Le modèle économique allemand est-il aussi solide qu’on le décrit ? Il semble avoir plutôt bien résisté à la pandémie, mais cette dernière a tout de même appuyé sur certaines vulnérabilités que le pays ne pourra plus feindre d’ignorer.

Au rayon des atouts allemands : d’abord, le chômage partiel. Alors que la plupart des pays européens l’ont découvert à l’occasion de la crise sanitaire, les Allemands y avaient déjà eu recours lors de la crise financière, en 2008. « L’administration était prête, ainsi que les schémas d’application du dispositif », note Christiane von Berg, économiste pour l’assureur-crédit Coface et spécialiste de l’Europe du Nord. Pour autant, toutes les séquelles de la pandémie ne sont pas effacées outre-Rhin. « En moyenne, sur l’année, le chômage en Allemagne était de 3,8 % en 2020. D’après Eurostat, il devrait progresser en 2021 et pourrait atteindre 4,1 % », estime Céline Antonin, économiste en charge de l’Allemagne à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

Reprise rapide

Quant à l’activité globale, un rebond de l’ordre de 3 % est attendu cette année. C’est moins que les 6 % attendus pour la France, mais c’est plutôt une bonne nouvelle pour l’Allemagne, qui vient nous rappeler en creux que l’activité s’est moins effondrée l’an dernier chez nos voisins (– 4,9 %, contre – 8,2 % en France). Mécaniquement, la reprise est donc moins impressionnante.

« Par rapport à la crise financière, la pandémie a moins affecté le modèle allemand car ce sont surtout les services qui ont été pénalisés, et non l’industrie », explique François Geerolf, conseiller scientifique au Cepii.

A l’inverse, « la spécialisation de la France l’a rendue plus vulnérable aux restrictions de déplacement, le poids des secteurs touchés par les arrêts d’activité (tourisme, hôtellerie-restauration, culture, aéronautique) y étant plus important », observent les économistes de l’OFCE . En effet, le secteur manufacturier allemand représente presque 20 % du produit intérieur brut (PIB) du pays en 2020, contre seulement 16 % en Italie, 12 % en Espagne et 10 % en France, selon les derniers chiffres publiés par Destatis, l’équivalent allemand de l’Insee. L’automobile est le fleuron de cette industrie, devant la « construction mécanique », qui produit grosso modo des machines et équipements, la chimie ou encore l’électronique. Ces quatre secteurs pris ensemble représentent quasiment 70 % des exportations de biens depuis l’Allemagne.

La chute brutale des importations et des exportations allemandes, principalement industrielles donc, au début du premier confinement (respectivement – 21 % et – 31 % en avril 2020 par rapport à avril 2019) aurait pu laisser penser que l’Allemagne paierait un lourd tribut à la crise en raison de sa forte dépendance au commerce international. Mais les échanges se sont rapidement redressés, dépassant même en décembre 2020 leur niveau d’avant la pandémie. Et cela en raison notamment de la reprise rapide de la Chine, qui est depuis cinq ans le principal partenaire commercial de nos voisins d’outre-Rhin. De quoi atténuer le choc initial, sans toutefois le compenser totalement : sur l’année, la production industrielle allemande est en repli de 10 %.

Fragilités structurelles

Bien que la crise n’ait pas ouvert de plaies béantes dans l’économie allemande, la pandémie a mis le doigt sur certaines fragilités structurelles. Dans un contexte de lutte contre le réchauffement climatique, l’industrie allemande pourra-t-elle encore compter longtemps sur des secteurs industriels polluants, comme l’automobile ? L’Allemagne ­pourra-t-elle également continuer à se cramponner à des règles budgétaires strictes alors que ses besoins d’investissements vont croissant ?

Les sujets ne manquent pas pour animer la campagne législative qui se tient actuellement en Allemagne. Elle désignera, à l’issue des élections du 26 septembre, le successeur ou la successeure d’Angela Merkel, au pouvoir depuis seize ans.

Après avoir été longtemps favorite, la CDU-CSU, parti de la chancelière conservatrice en place représenté par Armin Laschet, ministre-président de la région Rhénanie-du-Nord-Westphalie a été dépassée par les sociaux-démocrates (SPD). L’actuel ministre des finances Olaf Scholz fait ainsi figure de grand favori, à quelques semaines du scrutin. Les Verts allemands conduits par Annalena Baerbock sont quant à eux troisièmes, en perte de vitesse mais toujours devant les libéraux du FDP emmenés par Christian Lindner.

« Tous les partis considèrent qu’il faut garder un système industriel fort en Allemagne. Mais également que cela n’ira pas sans certains changements », résume Sandra Parthie, qui dirige le bureau de liaison du groupe de réflexion économique Institut der deutschen Wirtschaft (IW) à Bruxelles. « Les Allemands ressentent aujourd’hui un sentiment d’insécurité par rapport à leur force industrielle et économique, une impression de passer à côté de certaines innovations, abonde Sven Giegold, eurodéputé Vert allemand. Notre industrie reste forte mais trop souvent tournée vers le passé. »

La mue de l’industrie automobile allemande commence par une transition vers plus de véhicules électriques, comme le prévoit le plan de relance de 130 milliards d’euros adopté au printemps dernier, qui a permis à l’Allemagne de conduire une politique industrielle plus assumée qu’à l’accoutumée. « Les investissements de l’Allemagne dans les infrastructures vertes et la mobilité (…) prévoient des incitations au déploiement de voitures, bus et trains électriques, ainsi qu’un effort pour développer les infrastructures de chargement » à destination de ces véhicules électriques, relève l’Institut Bruegel dans une analyse comparative des différents plans de relance en Europe . Tout l’enjeu désormais est d’arriver à conduire la transition écologique de l’industrie sans la déstabiliser, au risque de conséquences économiques et sociales fortes.

« Les conservateurs de la CDU-CSU risquent d’être plus attentifs aux revendications des industriels qui demandent depuis plusieurs années des baisses de la fiscalité. Les Verts, de leur côté, seront plus attentifs aux aspects directement liés à la transition, comme la réduction plus drastique des émissions », détaille Céline Antonin.

Dépendante de la Chine

L’autre vulnérabilité de l’industrie allemande tient à sa dépendance à l’égard de la Chine, qui est entre autres le principal marché d’exportation pour ses voitures. Cette dernière est en effet en train de planifier un changement de modèle économique pour réussir d’une part à importer moins de produits haut de gamme, qu’elle fabriquerait du coup elle-même, et d’autre part à exporter des contenus à plus forte valeur ajoutée que le textile par exemple.

« Si les grandes entreprises allemandes s’accrochent au marché chinois, il n’est pas pour autant acquis que la réciproque dure très longtemps. (…) Le message est limpide : si le partenaire allemand a été utile jusqu’ici, l’objectif à moyen terme est de faire sans lui. Et mieux que lui », considère Ernst Stetter, conseiller spécial du président de la fondation Jean-Jaurès pour l’Europe.

Ce repositionnement est crucial pour l’Allemagne, mais également pour ­l’Europe, car la focalisation structurelle de ­l’Allemagne sur ses exportations au détriment de sa demande interne est en partie respon­sable de la divergence qui se creuse avec les pays du sud de l’Union.

« Depuis les années 2000, ­l’Allemagne a par différentes politiques, dont des réformes sur le marché du travail, réussi à fortement comprimer sa demande intérieure, obligeant ainsi ses entreprises à trouver des débouchés internationaux. C’est ainsi qu’elle a gagné des parts de marché à l’étranger au détriment de ses concurrents européens », rappelle François Geerolf.

L’introduction d’un salaire minimum en 2015 a marqué une rupture avec cette tendance, et la proposition des Verts de le rehausser de 9,50 à 12 euros bruts par heure pourrait encore améliorer la situation. Sans suffire cependant.

« Le FMI considère que l’excédent commercial de l’Allemagne devrait se tenir entre 2 % et 4 %, contre 7 % aujourd’hui. Berlin devrait donc soutenir sa demande interne à hauteur de 3 à 5 points de PIB, soit en favorisant la consommation, soit en stimulant l’investissement public en berne », selon François Geerolf.

Sauf que, même si les règles budgétaires européennes ont été suspendues au début de la crise, tout comme le « frein à la dette » allemand qui limite depuis 2009 l’endettement de l’Etat fédéral à 0,35 % du PIB annuel, les préoccupations de discipline budgétaire sont vite revenues sur le devant de la scène. La CDU-CSU prône ainsi un retour de l’application du frein à la dette dès 2022, le SPD pour 2023, et les Verts n’y sont pas opposés non plus, même s’ils souhaitent réformer le dispositif pour permettre davantage d’investissements publics.

De quoi accélérer un retour à l’austérité budgétaire sur le continent, plus ou moins brusque selon la coalition issue des élections de la fin septembre. « Si ­l’Allemagne décide de ne rien changer à son propre système, il est inenvisageable qu’elle porte une voix différente au niveau européen », confirme Eric-André Martin, secrétaire général du Comité d’études des relations franco-­allemandes (Cerfa). Preuve que les débats qui se tiennent outre-Rhin et les débouchés qu’ils trouveront dans les urnes n’intéressent pas que les Allemands. 

Comment investir sans augmenter la dette ?

Avant même la survenue de la pandémie, les besoins d’investissements en Allemagne étaient estimés par certains experts à 45 milliards d’euros par an. Si le pays refuse de recourir davantage à la dette, qui s’élève désormais à 69,8 % du PIB (contre presque 120 % pour la France), le financement des trois priorités identifiées par le plan de relance Covid que sont la numérisation de l’économie, la transition écologique et les infrastructures publiques se fera à budget constant lors de la prochaine mandature. Ce qui signifie qu’il dépendra des recettes dégagées par ailleurs.

Du côté des Verts, il est par exemple prévu une augmentation de l’impôt sur les revenus les plus élevés, de 3 à 6 points. « Nous souhaitons instaurer une taxe sur les grandes fortunes et l’affecter aux dépenses d’éducation réalisées par les Länder [les Etats fédérés d’Allemagne, NDLR] », explique par exemple l’eurodéputé Vert allemand Sven Giegold. Quant aux conservateurs, « ils prévoient de trouver de l’argent dans les fruits de la croissance future et les retombées de l’innovation », décrit Sandra Parthie, qui dirige le bureau de liaison du groupe de réflexion économique Institut der deutschen Wirtschaft (IW) à Bruxelles.

La trajectoire finalement empruntée sera fonction du poids de chacun des grands partis dans la coalition qui émanera des élections. « On peut tout aussi bien imaginer une alliance entre la CDU-CSU, les Verts et le Parti libéral, qu’une alliance plus à gauche avec, aux côtés des Verts, les sociaux-démocrates et le parti de gauche Die Linke », note Céline Antonin, économiste à l’OFCE. Dans la première configuration, « la présence des libéraux dans la coalition viendra atténuer l’effet d’une présence éventuellement plus massive des Verts au Bundestag », estime Christiane von Berg, économiste chez Coface. La possibilité de réaliser la seconde nécessitera une vague verte de grande ampleur. Tout reste à faire, et en attendant, les pronostics vont bon train.

Cet article est le premier de notre série consacrée à l’Allemagne après Angela Merkel. Le prochain épisode, lundi 13 septembre, sera consacré au marché du travail.





Source [ Alternatives économiques ]