L’anémone et le poisson-clown, l’acacia et la fourmi, le rémora et la raie manta… les exemples d’associations mutualistes entre espèces sont nombreux. Elles reposent sur un jeu à somme positive : chacun tire bénéfice de la coopération, et a intérêt à ce qu’elle se poursuive. Dans la province chinoise du Yunnan, les ficus entretiennent eux aussi des relations étroites avec certaines espèces de guêpes. Celles-ci les pollinisent et s’invitent en échange à l’intérieur des inflorescences pour y pondre leurs œufs et favoriser le développement de leurs larves. La plupart des espèces de ficus ont développé des mécanismes désavantageant les espèces qui se défaussent de leur rôle pollinisateur. Mais Ting Zhang, du jardin botanique tropical de Xishuangbanna, en Chine, et ses collègues ont découvert une exception : une guêpe qui ne pollinise jamais le ficus dans lequel elle pond, sans pour autant être sanctionnée pour ce manquement.

Les partenariats entre les ficus et les guêpes sont nombreux dans le Yunnan, chaque espèce d’arbre ayant généralement sa propre espèce de guêpe pollinisatrice. Le mécanisme est toujours le même : la guêpe femelle entre à l’intérieur des inflorescences, y installe ses œufs et dépose une goutte de venin qui provoque le développement d’une galle, une excroissance dont les tissus serviront de nourriture aux larves. La guêpe meurt après la ponte, mais quand ses larves éclosent et émergent de la figue, elles emportent avec elles le pollen et vont à leur tour polliniser d’autres inflorescences. Cette coopération assure à la fois la pollinisation du ficus et la reproduction de la guêpe. Celle-ci aurait pourtant la possibilité de pondre dans l’inflorescence, sans s’acquitter ensuite de sa tâche envers son hôte. La plupart des espèces de ficus « sanctionnent » ces passagères clandestines : un mécanisme encore mal identifié conduit à la chute des fruits qui contiennent leurs œufs. Les guêpes les moins pollinisatrices sont ainsi désavantagées en termes de reproduction au profit des partenaires les plus intéressantes pour les arbres.

Le ficus ginseng, ou Ficus microcarpa, étudié par Ting Zhang et ses collègues, est à cet égard très laxiste. Ses fruits servent de lieu de ponte à deux espèces de guêpes : Eupristina verticillata et une espèce très proche non encore nommée (Eupristina sp.), qui ne pollinise presque jamais les fruits du ficus. Quand ces derniers abritent les larves d’Eupristina sp., ils produisent seulement 0 à 4 % du nombre moyen de graines produites quand ils hébergent des œufs d’Eupristina verticillata. De fait, les guêpes Eupristina verticillata portent sur leurs pattes des cils qui accrochent facilement le pollen et permettent sa dispersion, alors que leurs congénères Eupristina sp. les ont perdu au fil de l’évolution (elles descendent pourtant de guêpes pollinisatrices).

Comme d’autres espèces proches, le ficus ginseng pourrait conférer un avantage évolutif aux guêpes qui aident à sa pollinisation par rapport à celles qui profitent de ses fruits sans contrepartie. Et pourtant, Ting Zhang et ses collègues n’ont remarqué aucune forme de sanction. C’est même le contraire : les œufs d’Eupristina sp. sont plus nombreux, donnent naissance à environ 25 % de plus de larves que ceux d’Eupristina verticillata, et plus souvent à des femelles, un sérieux avantage pour la perpétuation de l’espèce.

Une telle coexistence entre le ficus, sa guêpe pollinisatrice et cette guêpe profiteuse n’a en apparence rien de stable ni d’optimal : la bonne élève n’a pas encore obtenu d’avantage évolutif ni n’a été remplacée par la parasite. Les chercheurs évoquent la mousson comme une explication à ce système tripartite : les deux guêpes peuplent des territoires différents, et selon la direction des vents dominants et la période de l’année, elles viennent pondre dans les ficus en nombres différents. Ce manège pourrait perdurer jusqu’à ce que la plante soit en mesure de distinguer ces deux espèces pour l’heure bien semblables, et que le parasite soit enfin sanctionné.





Source [ Pour la science ]