« Prenez leurs pieds, par exemple, eh bien là ils sentent comme un caillou lisse et chaud ; ou bien non, plutôt comme du fromage blanc… ou comme du beurre, comme du beurre frais, oui, c’est ça : ils sentent le beurre frais. Et le reste du corps sent comme… comme une galette qu’on a laissé tremper dans le lait. Et la tête, là, l’arrière de la tête, où les cheveux font un rond, […] c’est là, très précisément, qu’ils sentent le plus bon. Là, ils sentent le caramel. » Quand la nourrice de Jean-Baptiste Grenouille, le héros du « Parfum », de Patrick Süskind, dépeint par ces mots la bonne odeur des nourrissons, c’est pour expliquer pourquoi elle ne veut plus s’occuper de l’enfant : celui-ci n’a aucune odeur, ce qui, pour elle, l’apparente au Diable…

De fait, nous l’avons tous expérimenté, chaque humain a sa propre odeur. Et même, chaque maladie produit ses propres effluves. Si cette propriété est connue et utilisée depuis fort longtemps, cela ne fait que quelques dizaines d’années que l’on a identifié les responsables de ces émanations : les bactéries qui peuplent notre corps. Aujourd’hui, on commence à prendre la mesure du potentiel de cette découverte en matière de santé. Analyser l’air exhalé pour diagnostiquer la tuberculose, un cancer du sein ou, plus récemment, le Covid-19, lutter contre le paludisme grâce à des pièges odorants à moustiques émettant les odeurs corporelles qui les attirent ou même simplement détourner les propres armes de la sueur pour modifier son odeur… Les applications ouvertes par l’étude des composés organiques volatils issus de notre organisme se multiplient. Et certaines sont déjà opérationnelles.

Des odeurs et des bactéries

Pour partie, notre odeur corporelle dépend de notre sexe, de notre âge, de nos émotions, de notre alimentation ainsi que des produits d’hygiène que nous utilisons. Elle varie aussi selon nos activités physiques et les parties de notre corps. Mais là n’est pas le principal ! Ce sont les 30 000 milliards de bactéries commensales avec lesquelles nous vivons en symbiose (« commensal » signifie « qui partage la même table ») qui se rappellent à nous, entre autres, par l’odorat. Et de deux façons. D’une part, en fermentant nos sécrétions inodores qu’elles transforment en substances volatiles caractéristiques, pour la plupart odorantes, d’où résulte la variété d’odeurs des différentes parties de notre corps (bouche, vagin, intestin, pieds ou aisselles…). D’autre part, en produisant des composés organiques volatils odorants par leur propre métabolisme.

Faisons d’abord le tour de nos fermentations et sécrétions. Les milieux nourriciers que notre corps offre aux bactéries sont nombreux : débris alimentaires de la bouche, contenu intestinal et pulmonaire, cellules mortes de la peau, sécrétions vaginales et cutanées, etc. Prenons l’exemple de la peau, une surface de 1,5 à 2 mètres carrés chez l’adulte : sur ce terrain hétérogène sont produites en permanence des sécrétions de composition variable, toutes inodores.

Certaines sécrétions cutanées sont gazeuses et assurent la thermorégulation de notre corps : elles sont liées à l’évaporation de l’eau par les pores de la peau sans sudation apparente (on parle de « perspiration insensible »). D’autres sont liquides : selon le système glandulaire en jeu, il s’agit de sueur qui s’évacue par les pores de la peau lorsque nous transpirons, ou de sébum. Certaines bactéries utilisent les composés contenus dans ces sécrétions comme nutriments. En les dégradant par voie enzymatique, elles produisent d’autres composés – des composés organiques volatils – capables de s’évaporer très facilement. Ce sont eux qui sont responsables des odeurs corporelles.

Il existe trois systèmes glandulaires : les glandes eccrines, apocrines et sébacées. Les glandes eccrines, actives dès la naissance et réparties sur tout le corps, produisent une sueur limpide, de pH 4 à 6,5, composée d’eau et d’ions à 99 %, d’urée et de traces de composés organiques (cette sudation joue un rôle clé dans la thermorégulation du corps en cas d’effort physique).

Schéma glandes de la peau responsables de la sueur et bactéries associées

À partir de l’adolescence, les glandes sébacées et apocrines entrent en action, produisant respectivement du sébum et de la sueur, qui contiennent des composés inodores propices aux bactéries. Celles-ci s’en nourrissent et produisent des molécules (mal)odorantes.

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Les glandes apocrines et sébacées ne deviennent actives, quant à elles, qu’après la puberté, ce qui explique que l’odeur corporelle d’un jeune enfant soit si différente de celle d’un adolescent ou d’un adulte. Elles se situent à l’intérieur des follicules pileux des zones génitales, des aréoles mammaires, du pourtour du nombril et des aisselles. Les glandes apocrines produisent une sueur laiteuse de pH 6 à 7,5, riche en matière organique (protéines, sucres et lipides), dont le rôle thermorégulateur est auxiliaire par rapport à celui des glandes eccrines. Les glandes sébacées sécrètent également du sébum, de pH 4,5 à 5,5, riche en matière grasse.

Côté bactéries, la variété est également de mise. Grâce aux techniques de métagénomique, de nombreuses équipes de recherche se sont attelées à caractériser l’ensemble de nos bactéries, ou microbiote bactérien, via l’étude de leur génome, dans la foulée du programme de recherche américain Human Microbiome Project lancé en 2008. Cela a révélé l’existence de microbiotes divers et variés selon les sites anatomiques et les individus.

Reprenons l’exemple du microbiote cutané : il est abondant et diversifié, avec parfois plus de 1 000 espèces bactériennes commensales. Assez stable chez un individu, il présente une grande variabilité interindividuelle. Par ailleurs, il n’est pas réparti de façon uniforme et différentes espèces bactériennes occupent des zones anatomiques distinctes. Certaines colonisent les zones grasses ou séborrhéiques (visage, occiput, intérieur des oreilles, haut du torse et dos), d’autres préfèrent les zones humides (fosse nasale, aisselles, espaces interdigitaux, sillon fessier, nombril…), d’autres encore, seulement les zones sèches comme les bras ou les fesses.

Les différents microbiotes cutanés humains

Selon la région de la peau et ses sécrétions, le microbiote bactérien varie et est dominé par différents types de bactéries.

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En outre, certaines bactéries sont anaérobies : leur métabolisme suppose l’absence d’oxygène. Elles vivent dans nos intestins, notre bouche, ou encore dans nos poumons ou les couches profondes de notre microbiote cutané que sont l’épiderme et le derme. Tous ces microbiotes exercent une double action bénéfique pour notre santé : ils participent à l’éducation du système immunitaire et créent un effet barrière contre les bactéries pathogènes, en occupant le terrain et en consommant les nutriments disponibles. Mais cette belle médaille a son revers : la production de molécules dont nous considérons certaines comme malodorantes, une notion surtout personnelle et culturelle.

Quelles odeurs sur quelles parties du corps ?

Chaleur et humidité favorisent le développement de bactéries. Voyons de plus près lesquelles profitent de nos sécrétions et les molécules qu’elles produisent par fermentation, sur nos pieds et sous nos aisselles, deux zones sujettes à la transpiration. Parmi les molécules que nous considérons en général comme nauséabondes, on trouve le méthanéthiol (CH3-SH) et toute la série de thiols à odeur de chou pourri et de poisson en décomposition, une ribambelle d’acides gras à chaîne courte ou moyenne, du diacétyle (C4H6O2), des thioalcools (alcools comportant en plus un ou plusieurs atomes de soufre) ou encore l’ammoniac (NH3), dont l’odeur est assimilée au poisson pourri, et le sulfure d’hydrogène (H2S), qui évoque l’œuf pourri.

Chaque bactérie produit une molécule donnée en dégradant des composés chimiques spécifiques. Si nous ne sommes pas égaux face aux odeurs que distille notre corps, c’est aussi une question de densité de population bactérienne. Ça sent les pieds ? C’est probablement dû à Brevibacterium, qui produit du méthanéthiol en dégradant la méthionine (acide aminé soufré) de la peau morte et transforme les acides aminés leucine et isoleucine en acide isovalérique (C4H9-COOH). Cet acide, également produit par Staphylococcus epidermis, autre membre éminent du microbiote cutané, a l’odeur caractéristique de fromage fort. Une association sensorielle qui ne doit rien au hasard : l’industrie fromagère utilise la bactérie Brevibacterium linens pour l’affinage du camembert et du munster.

Microbiotes humains et odeurs

Notre corps héberge différents microbiotes bactériens, certains aérobies (qui ont besoin d’oxygène), d’autres anaérobies. Selon leurs bactéries spécifiques, ils produisent des molécules aux odeurs caractéristiques : ail, oignon, poireau, œuf ou chou pourris, beurre rance, vinaigre, fromage, fruit exotique…

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Poursuivons notre exploration du côté des aisselles. Cette zone humide présente une forte densité de glandes apocrines et sébacées. Les odeurs d’aisselles dépendent de la nature des sécrétions locales et de la composition du microbiote cutané. La présence de poils favorise leur diffusion. Ce microbiote, comme ceux des intestins et des poumons, dépend du sexe… Ainsi, on décrit les odeurs axillaires des femmes comme étant à dominantes de fruits exotiques et d’oignon, tandis que les aisselles masculines évoquent le beurre rance et le fromage. De même, le stress (anxiété, peur, douleur) augmente la transpiration et la sueur émotionnelle peut provoquer un changement d’odeur en stimulant les glandes apocrines. Ces odeurs sont essentiellement produites par trois genres de bactéries présentes après la puberté : Cutibacterium, dont l’espèce C. acnes est responsable de l’acné, Staphylococcus et Corynebacterium.

L’intensité de l’odeur des aisselles est principalement liée à la densité de bactéries du genre Corynebacterium, aidées de quelques autres comme Staphylococcus hominis. Si le genre Corynebacterium (notamment les espèces C. mucifaciens et C. tuberculostearicum) mérite la palme des mauvaises odeurs, c’est pour son rôle dans la production de deux types de molécules à partir de précurseurs inodores sécrétés par les glandes apocrines : des acides gras et les redoutables thioalcools. Corynebacterium produit également de l’acide butyrique à partir d’acides gras à longue chaîne. Staphylococcus et Cutibacterium, pour leur part, participent à la production d’acides gras à chaîne courte comme l’acide acétique et l’acide propionique (à l’odeur vinaigrée) à partir du glycérol et de l’acide lactique.

Sous les aisselles, on retrouve trois thioalcools issus de l’activité enzymatique de Corynebacterium tuberculostearicum, mais aussi de Staphylococcus hominis, S. haemolyticus et S. lugdunensis : le 2-méthyl-3-mercapto butanol-1 (C4H9S-CH2OH), à l’odeur soufrée qui évoque l’oignon ; le 3-mercapto hexanol-1 (C5H11S-CH2OH), à l’odeur de soufre et de fruit tropical ; le 3-méthyl-3-mercapto hexanol-1 ou 3M3SH (C6H13S-CH2OH), à l’odeur soufrée, d’épices et d’herbe coupée.

Diversités bactérienne et chimique de deux humains

Chez un homme (en haut) et une femme (en bas) qui ne se sont pas lavés depuis trois jours, à l’aide d’un coton-tige, prélevez environ 400 échantillons à différents endroits de la peau, analysez leur composition bactérienne (par métagénomique) et leur composition en métabolites (par spectrométrie de masse), puis sur chaque corps, représentez la diversité bactérienne (à gauche) et la diversité chimique (à droite) de chaque échantillon. C’est l’expérience qu’Amina Bouslimani, à l’université de Californie à San Diego, et ses collègues, ont menée en 2015 sur deux individus. Résultat : la diversité bactérienne varie d’un individu à l’autre, et aucune corrélation n’est observée entre diversité bactérienne et diversité chimique, signe que la composition moléculaire sur la peau n’est pas seulement définie par le microbiote, mais aussi par nos habitudes de vie, notamment les produits cosmétiques et d’hygiène.

© A. Bouslimani et al., Molecular cartography of the human skin surface in 3D, PNAS, vol. 112(17), pp. E2120-2129, 2015

Un mot enfin sur le diacétyle, que l’on retrouve sous les aisselles, sous les pieds et sur la tête : il est produit par la fermentation bactérienne de plusieurs acides gras de la sueur. Cette petite molécule, dont le seuil de détection olfactive est très faible, présente la particularité de créer des sensations odorantes différentes (caramel, beurre ou fromage) selon sa concentration.

Contrôler les odeurs ?

Après ces énumérations pas forcément appétissantes, y a-t-il moyen d’atténuer certaines de nos émanations odorantes ? Deux pistes sont à l’étude. La première consiste à moduler le microbiote cutané par un transfert de microbiote axillaire, tout comme on transplante le microbiote fécal pour traiter certaines maladies intestinales. Chris Callewaert, à l’université de Gand, en Belgique, et ses collègues mènent un essai clinique dans ce sens, où les participants utilisent pendant un mois un spray contenant des bactéries connues pour être associées à une bonne odeur des aisselles, et pendant un mois un placebo, sans que ni eux ni les chercheurs ne sachent par quel spray ils ont commencé.

La seconde piste consiste à appliquer localement des probiotiques (bactéries ou levures) et est explorée par l’industrie cosmétique. Ainsi, la connaissance de nos microbiotes (oral, cutané, intestinal, pulmonaire…) permettrait de mieux cerner et, pourquoi pas, de modifier notre personnalité odorante.

Au-delà de l’envie de plaire et de sentir bon, moduler le microbiote cutané pourrait être d’un grand secours pour ceux qui se font dévorer par les moustiques, un désagrément qui se solde par des démangeaisons mais aussi par un risque accru de graves maladies telles que le paludisme, le chikungunya ou la dengue. Là encore, des variations interindividuelles font que l’on attire plus ou moins ces insectes piqueurs. Les femelles de moustiques sont en effet guidées vers leur victime par des signaux physiques, visuels, thermiques, mais aussi olfactifs.

Depuis 2009 et les premiers travaux de Niels Verhulst et ses collaborateurs, à l’université de Wageningue, aux Pays-Bas, on sait que, d’une façon générale, les personnes qui attirent les moustiques présentent une plus forte densité bactérienne sur la peau, doublée d’une diversité plus faible. Cette même équipe a établi en 2011 que les composés organiques volatils que produit Staphylococcus epidermis sont très attractifs, alors que ceux de Pseudomonas aeruginosa ne le sont pas.

À plus grande échelle, c’est la lutte contre le paludisme qui pourrait bénéficier de ces recherches. Une des pistes étudiées pour éradiquer cette maladie consiste à utiliser des pièges à moustiques pourvus d’appâts à base de composés organiques volatils que produisent les individus présentant une forte attractivité pour ces insectes. Avec l’espoir un jour de mieux contrôler les populations de moustiques sans utiliser d’insecticides. En France, en 2014, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a soutenu un projet (le projet Attractigre) qui a permis d’identifier des bactéries cutanées attractrices du moustique-tigre (Aedes albopictus). Il reste néanmoins à démontrer la faisabilité de ces pièges à moustiques odoriférants.

Pister les maladies à l’odeur

En plus de produire des odeurs à partir de sécrétions humaines inodores, certaines bactéries fabriquent, par leur propre métabolisme, des composés organiques volatils aux odeurs caractéristiques. Les bactériologistes expérimentés et dotés d’un bon sens de l’odorat travaillent d’ailleurs toujours beaucoup à l’odeur. C’est la première chose qui frappe en ouvrant une boîte de Petri, le dispositif classique pour cultiver des bactéries en laboratoire. C’est même un jeu non dénué d’humour entre bactériologues de repérer les bactéries à odeur agréable de carambar comme Streptococcus anginosus, S. intermedius et S. constellatus ; Pseudomonas aeruginosa, qui sent la fleur de seringat, proche du jasmin ; Clostridioides difficile, qui sent le crottin de cheval (par libération de crésol) ou encore Staphylococcus lugdunensis, qui sent la rosette de Lyon. Le problème se corse quand on change de laboratoire car ces référentiels sont très subjectifs : ainsi, d’un laboratoire à un autre, Haemophilus influenzae sent le sous-bois… ou la souris.

Il n’en reste pas moins que chaque bactérie pathogène produit une odeur spécifique et que des maladies, infectieuses ou non, peuvent être diagnostiquées sur cette base. Certains médecins s’aident d’ailleurs de leur odorat pour établir leur diagnostic : une haleine aux relents d’œuf pourri peut ainsi trahir un diabète ou une insuffisance hépatique. Les vaginoses bactériennes dues à la prolifération notamment de Gardnerella vaginalis, productrice d’ammoniac, s’accompagnent d’une odeur de poisson pourri. De même, des personnels soignants expérimentés savent reconnaître la colite récidivante à Clostridioides difficile en sentant les selles du patient, ou les plaies infectées par Pseudomonas aeruginosa à leur odeur fruitée proche de la pomme pourrie. D’autres sont mêmes sensibles à l’odeur de la maladie de Parkinson.

La détection olfactive de bactéries pathogènes est en fait pratiquée depuis l’Antiquité. Dès cette époque, Hippocrate avait mis en évidence la modification des odeurs corporelles par les maladies et préconisait aux médecins de brûler les crachats de leurs patients et de sentir la fumée pour diagnostiquer la tuberculose. Aujourd’hui encore, on diagnostique cette maladie, qui a encore tué 1,4 million de personnes dans le monde en 2019, à partir de l’analyse de crachats. C’est un prélèvement facilement accessible, mais qui ne donne qu’un reflet partiel du microbiote pulmonaire. Il faut parfois explorer des zones profondes et recourir à des méthodes invasives comme la bronchoscopie ou le lavage bronchoalvéolaire pour avoir un diagnostic fiable.

Exploiter l’odorat des animaux

De nombreuses expériences ont été menées, notamment avec des chiens renifleurs, pour tirer parti de leur odorat 100 000 fois plus sensible que celui des humains. On utilise déjà leurs performances impressionnantes pour détecter les personnes, les armes, les bombes, les stupéfiants ou la nourriture. Les chiens dressés figurent aussi en bonne place dans les nombreuses expériences menées pour diagnostiquer des maladies infectieuses. Ils sont par exemple capables d’aider au diagnostic microbiologique des infections intestinales à Clostridioides difficile, des infections urinaires à Escherichia coli, Staphylococcus aureus ou Enterococcus faecalis, ou encore de dépister des cancers du sein.

Ainsi, en 2017, Isabelle Fromantin, à l’institut Curie, à Paris, et ses collègues ont entraîné deux chiens à reconnaître un cancer du sein parmi quatre échantillons de sueur. Puis ils ont testé les chiens sur 130 échantillons de sueur : les chiens ont détecté 90,3 % des cas de cancer du sein. L’équipe a lancé en 2020 la deuxième phase du projet, nommé Kdog : une étude clinique de trois ans sur 450 volontaires présentant une mammographie anormale.

Autre exemple : une étude menée par Jane Davies, à l’Imperial College de Londres, publiée en 2019, a montré que deux à quatre chiens entraînés à reconnaître l’odeur de la bactérie Pseudomonas aeruginosa, responsable d’infection pulmonaire dans la mucoviscidose, ont ensuite été capables de la distinguer d’autres bactéries pathogènes, avec plus ou moins d’acuité selon le cocktail utilisé et sa dilution. Un résultat encourageant tant il est crucial de détecter le plus tôt possible cette bactérie dans les poumons des malades, car elle s’accompagne d’une forte dégradation de leur fonction respiratoire.

Par ailleurs, en 2020, Dominique Grandjean, à l’école nationale vétérinaire d’Alfort, et ses collègues ont montré que des chiens entraînés sont aussi capables de détecter des individus atteints de Covid-19 à partir d’échantillons de sueur prélevée sous les aisselles, avec un taux de réussite de 76 à 100 %. Ce très intéressant résultat a été reproduit et confirmé dans une étude réalisée en Iran sous la houlette de Mahdi Shiri, de l’université de sciences médicales Aja, à Téhéran. Trois chiens entraînés à reconnaître des patients atteints de Covid-19 à partir d’habits et de masques ont obtenu une sensibilité de 86 % (ils ont détecté 86 % des personnes positives au Covid-19) et une spécificité de 92,9 % (ils ont reconnu comme négatives 92,9 % des personnes saines), ce qui dépasse largement les performances de certains tests antigéniques. Précisons que, dans le cas de ces infections virales, les virus n’ayant pas de métabolisme propre donc pas d’odeur, ce sont les composés organiques volatils produits par le déséquilibre du microbiote, caractéristiques de l’infection, qui sont analysés (c’est aussi le cas dans les maladies non infectieuses comme le cancer du sein ou la maladie de Parkinson).

Plus étonnantes, les expériences menées en Tanzanie depuis 2009 avec des rats géants africains (Cricetomys gambianus) dressés à sentir des échantillons de crachats et à y détecter la présence de Mycobacterium tuberculosis. Déployées à grande échelle, ces expériences ont permis d’augmenter la détection de la tuberculose active, surtout chez les enfants.

Si les rats géants impressionnent par leur « cadence d’analyse » (cinq échantillons par minute), ils sont cependant moins sensibles et moins spécifiques que les outils de la microbiologie moderne (PCR). Mais ces derniers restent peu accessibles dans des pays à faible niveau économique malgré les efforts déployés par l’association de Bill et Melinda Gates. Ainsi, dans certains contextes spécifiques, les animaux peuvent apporter des solutions acceptables et à bas coût. Mais, de manière générale, on imagine difficilement utiliser ces capacités olfactives à grande échelle. En revanche, identifier les composés organiques volatils que ces animaux renifleurs détectent dans les selles, l’urine, les crachats, sur la peau ou dans l’air expiré permettrait de concevoir des tests olfactifs rapides, non invasifs et abordables.

De fait, beaucoup d’espoirs résident dans les possibilités de diagnostic bactériologique automatisé et non invasif fondé sur l’analyse des composés organiques volatils de l’air pulmonaire exhalé, notamment pour détecter la tuberculose et la mucoviscidose. Cette maladie génétique affecte environ 1 nouveau-né sur 4 000 dans les populations occidentales et concerne plus de 7 000 malades en France. Elle touche principalement le pancréas, les intestins et les poumons. La surveillance, notamment sur le plan bactériologique, de la maladie pulmonaire est un élément clé qui conditionne le pronostic vital. L’accumulation d’un mucus bronchique mal évacué favorise l’installation de bactéries pathogènes comme Haemophilus influenzae, Staphylococcus aureus ou la redoutable Pseudomonas aeruginosa déjà mentionnée.

Nous avons évoqué la détection de cette bactérie par des chiens spécifiquement dressés. Une autre solution consiste à identifier, dans l’air exhalé, un de ses constituants, une molécule au doux parfum de jasmin, la 2-aminoacétophénone (C8H9NO), grâce à des techniques couplant la chromatographie en phase gazeuse à la spectrométrie de masse. Mais en dépit de la miniaturisation des équipements, il reste difficile de déplacer ces moyens d’analyse auprès des patients.

Miser sur les nez électroniques

La solution pourrait venir de « nez électroniques », ces réseaux de capteurs moléculaires, développés depuis une vingtaine d’années. Bien adaptés à l’analyse de l’air expiré et aisément transportables, ces dispositifs ont pour principe général d’imiter le système nerveux olfactif, de la fixation d’une molécule à un récepteur (le capteur) au signal qui en résulte et est transmis au cerveau (le détecteur). Chaque capteur reconnaît une molécule, et un réseau de capteurs peut reconnaître un panel prédéfini de molécules, le plus spécifique possible de l’espèce bactérienne recherchée. C’est un examen diagnostique simple, peu coûteux, répétable à volonté et non invasif : le patient souffle sur le réseau de capteurs fixé dans une enceinte fermée. Concrètement, en l’état actuel des connaissances, dans le cas de la tuberculose, on recherche M. tuberculosis en ciblant la détection d’un panel constitué au moins de cyclohexane, de naphtalène et de dérivés du benzène. Dans le cas de la mucoviscidose, pour détecter P. aeruginosa, on recherche une association de 2-aminoacétophénone, de butanone-2, de diméthyltrisulfure et de cyanure d’hydrogène.

Les expérimentations sont déjà nombreuses, dans diverses pathologies comme la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO, une forme grave de bronchite), les infections pulmonaires, la mucoviscidose, les cancers pulmonaires ou le cancer du sein. En voici trois exemples parmi tant d’autres : en 2018, Alex Pizzini, de l’université d’Innsbruck, en Autriche, et ses collègues ont évalué avec succès l’état de patients atteints de BPCO ; en 2017, une équipe de chercheurs paraguayens et néerlandais a montré, sur 110 patients et personnes saines, qu’il était possible de diagnostiquer la tuberculose avec des taux de réussite prometteurs (une sensibilité de 88 % et une spécificité de 92 %), une information importante pour isoler des malades dans des populations indigènes vulnérables ; également à partir de l’air exhalé, en 2020, une équipe mexicaine a diagnostiqué avec 98 % de succès un panel de 443 femmes atteintes ou non d’un cancer du sein. Ainsi s’ouvre l’ère de la volatolomique, l’analyse de l’ensemble des composés organiques volatils (le volatolome) d’un échantillon, à l’instar de la génomique pour le génome ou de la microbiomique pour les microorganismes.





Source [ Pour la science ]