Le blockbuster signé Denis Villeneuve débarque ce mercredi 15 septembre au cinéma. Le cinéaste canadien livre une épopée galactique qui restitue fidèlement le souffle de l’œuvre de Frank Herbert.

Denis Villeneuve a réussi l’impossible: transposer au cinéma le monument de la SF Dune sans perdre l’infinie richesse de l’univers imaginé en 1965 par le romancier américain Frank Herbert. Le réalisateur canadien de Sicario, Premier Contact et Blade Runner 2049 signe une œuvre radicale presque inespérée dans un contexte hollywoodien où chaque superproduction semble interchangeable.

Porté par Timothée Chalamet et Zendaya, Dune raconte les aventures de Paul Atréides sur la planète désertique Arrakis. Lorsque sa famille est trahie par l’Empereur Shaddam IV et les Harkonnen, le jeune homme entre en rébellion pour restaurer son honneur et prendre contrôle de l’Épice. Cette substance rare, disponible uniquement sur la planète Arrakis, prolonge la vie, offre des pouvoirs prophétiques et permet de voyager dans l’espace.

•Un roman toujours aussi en vogue

Dune est devenu culte grâce aux campus américains et à la contre-culture dans les années 1960 et 1970, comme Le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien et Les Contes de Terremer d’Ursula Le Guin. Elle a aussi inspiré les grands artistes de notre époque, comme Alejandro Jodorowsky, David Lynch ou Denis Villeneuve.

Depuis quelques années, Dune bénéficie d’un regain d’intérêt. Une « dunomania » relancée par la sortie en 2013 de Jodorowsky’s Dune. Ce documentaire passionnant retrace les coulisses du titanesque projet d’adaptation du réalisateur chilien qui dans les années 1970 a rêvé de faire un film de 14 heures censé procurer les mêmes effets que le LSD.

Le casting aurait été hors norme, avec notamment Orson Welles, Mick Jagger ou encore Salvador Dali. Jodoroswsky avait aussi fait appel à des artistes géniaux pour concevoir l’univers visuel (Moebius pour les Atréides, H.R. Giger pour les Harkonnen, Chris Foss pour les Fremen et Dan O’Bannon pour les effets spéciaux) et sonore (Pink Floyd et Magma).

Plus d’un demi-siècle après sa publication, Dune caracole toujours en tête des ventes. Le livre s’est écoulé à plus de 22 millions d’exemplaires dans le monde et entre 15 et 20.000 exemplaires continuent d’être vendus chaque année en France depuis 2012 – avec une accélération ces derniers mois (45.000 exemplaires vendus entre 2020 et juin 2021).

Preuve de cet engouement, Tout sur Dune, livre d’analyses très complet coordonné par Lloyd Chéry, s’est vendu à 15.000 exemplaires. Le journaliste, spécialiste français de la littérature de l’imaginaire, va prolonger l’expérience dans un festival consacré à la saga de Frank Herbert et organisé les 18 et 19 septembre.

•Une adaptation inspirée

Cinéaste réputé pour être cérébral, Denis Villeneuve prend le contre-pied de l’adaptation très colorée de David Lynch et du rêve psychédélique d’Alejandro Jodorowksy. Dans la lignée d’Inception et de Tenet de Christopher Nolan, Villeneuve livre un blockbuster à l’esthétique brutaliste et à la palette de couleurs restreintes pour mieux retranscrire à l’écran la sécheresse d’Arrakis.

Loin d’être austère, le film est un spectacle d’une grande générosité, truffée de réminiscences cinéphiliques, d’Apocalypse Now (le baron Harkonnen ressemble à Marlon Brando) à Blade Runner (la cité d’Arrakis est une copie conforme de la corporation Tyrell). Villeneuve propose également une interprétation très graphique des boucliers de protection, sorte d’enveloppe numérique qui stoppe toute agression dont la vitesse dépasse les neuf centimètres à la seconde.

Tout en nuances de noir, les séquences situées sur Giedi Prime, la planète des Harkonnen, semblent tout droit tirées des œuvres de l’artiste suisse H.R. Giger et du peintre Pierre Soulages. Très impressionnantes, ces images semblables à des tableaux sont à découvrir absolument sur grand écran.

Fan de Métal Hurlant, revue de SF qui révolutionna l’approche du genre dans les années 1970, Denis Villeneuve s’est refusé à tout exotisme science-fictionnel, a-t-il expliqué au magazine spécialisé Cinémateaser: « J’ai essayé de ne pas rendre Arrakis exotique mais de la rendre familière, afin que les spectateurs aient vraiment une impression de déjà-vu. »

Un traitement visuel qui correspond aussi à l’essence du monde bâti par Herbert. Cet univers de soft science-fiction est en effet fondé sur la décroissance technologique. L’humanité a banni tout ce qui était relié à l’ordinateur et à l’intelligence artificielle lors de ce que Herbert a nommé le « Jihad butlérien » (ou la Grande révolte). La technologie a été remplacée par la spiritualité et les ordinateurs par des humains aux capacités hors du commun, les mentats.

•Des thèmes ultra-contemporains

Aidé par un astucieux scénario signé Eric Roth (Forrest Gump) et Jon Spaihts (Prometheus), Denis Villeneuve parvient à mettre en image de manière dynamique une mythologie d’une richesse inouïe.

Le réalisateur simplifie également les enjeux complexes d’une œuvre qui aborde des sujets plus contemporains que jamais comme l’écologie, l’épuisement des ressources, le fanatisme religieux, le colonialisme, l’Islam et le féminisme. « Le roman a douloureusement bien vieilli, en étant de plus en plus pertinent », confirme Denis Villeneuve dans les colonnes de Cinémateaser.

« Dune est précurseur de l’idée selon laquelle l’écologie est un mouvement qui va au-delà de la politique et peut aussi devenir violent », développe-t-il dans Le Monde. « C’est inévitable, la surexploitation des ressources naturelles va créer des tensions énormes à l’avenir. »

Zendaya dans "Dune"
Zendaya dans « Dune » © Warner

Le film aborde un autre aspect essentiel du roman: les dérives messianiques et la manière dont les croyances religieuses ont été créées de toutes pièces par un ordre, les Bene Gesserit, et implantées dans l’esprit des populations pour favoriser l’émergence d’un sauveur, le Muad’Dib, auquel Paul Atréides commence à s’identifier.

Dans un contexte contemporain où les voix des minorités se font entendre de plus en plus fortement et où chaque société déconstruit son passé colonial, Denis Villeneuve a placé cette question au centre de son adaptation de Dune. Dès les premières minutes, il adopte le point de vue des Fremen, et en particulier celui de Chani (Zendaya), personnage clef de la saga qui hante les songes de Paul Atréides.

Dans une tirade détaillant les principales caractéristiques de cet univers à l’apparence opaque, la jeune femme évoque avec une pointe de colère l’asservissement que son peuple subit de la part des Harkonnen. Elle termine en confiant son inquiétude: « Qui seront nos prochains oppresseurs? »

•Enfin de la SF métissée

Contrairement à beaucoup d’autres œuvres de SF, Denis Villeneuve a eu à cœur de représenter un monde divers, où Blancs, Noirs, Arabes et Asiatiques se mêlent. Le texte de Frank Herbert fait la part belle à la culture arabe, un aspect alors inédit dans la SF.

Le cheminement de Paul Atréides fait écho à celui du prophète Mohamed. Plusieurs mots arabes émaillent les discussions des personnages de Dune, qui attendent tous l’avènement du Muad’Dib et craignent l’empereur Padishah Shadam IV (Shadam signifie le « maître des rois »). La musique de Hans Zimmer s’inspire aussi fortement de la culture arabe et il n’y a jamais eu autant de femmes voilées dans un blockbuster américain. Pour les habitants d’Arrakis et les Fremen, Denis Villeneuve a fait uniquement appel à des comédiens noirs et métis.

Liet Kynes, personnage emblématique de la saga qui guide Paul, un homme blanc dans le roman de Herbert, est devenue une femme noire dans le nouveau film. « Denis m’a dit qu’il manquait de personnages féminins dans sa distribution, et qu’il avait toujours été féministe, et qu’il voulait écrire un rôle pour une femme, a précisé la comédienne qui a hérité de ce rôle, Sharon Duncan-Brewster, dans une interview accordée à Vanity Fair.

Sharon Duncan-Brewster dans "Dune"
Sharon Duncan-Brewster dans « Dune » © Warner

On a rarement vu jusqu’à présent au cinéma un univers de SF aussi métissé. Un choix qui témoigne avant tout de la grande fidélité de Denis Villeneuve au texte originel. Une manière aussi pour lui de se distinguer de Star Wars, critiqué depuis des décennies pour sa vision essentiellement blanche de la galaxie (depuis rectifiée dans Le Réveil de la Force et Le Mandalorian).

« J’ai toujours imaginé les Fremen ainsi. Le casting du film, comme son design, s’inspire des descriptions de Frank Herbert », a expliqué Denis Villeneuve à Cinémateaser. « Il y a chez les Fremen cette idée d’une force issue d’Afrique et du Moyen-Orient qui renverse le pouvoir colonial. Ca me semblait juste et honnête de souligner cette association comme le fait le roman, par respect pour l’auteur. Mon intuition est qu’il y a quelque chose de prophétique chez Herbert, qui doit être assumé. »

•Un anti Star-Wars

Avant de tourner Dune, Denis Villeneuve avait présenté son projet de manière un peu provocante comme « un Star Wars pour adultes ». Son bon mot avait fait réagir, mais il était en réalité d’une grande pertinence et d’une grande fidélité par rapport à l’œuvre de Herbert.

Si le space opera de George Lucas, d’ailleurs très inspiré de Dune, marque l’avènement du héros classique, chevalier blanc sans peur et sans reproche, celui de Frank Herbert entend démontrer que derrière chaque héros tout puissant se cache un potentiel danger pour l’humanité. A contre-courant des blockbusters actuels, les héros de Dune sont réels, et meurent.

Selon Herbert, le pouvoir fait immanquablement tourner la tête de ceux qui le détiennent et un des apprentissages de Dune – seulement effleuré dans le film de Villeneuve – est qu’il faut toujours se méfier des héros et des leaders charismatiques. Ce n’est pas un hasard si le Paul Atréides que campe Timothée Chalamet, possède, derrière ses allures juvéniles, un air inquiétant qui se durcit et s’assombrit au fur et à mesure qu’il découvre ses talents.

« On peut démontrer que les structures de pouvoir attirent des gens qui recherchent le pouvoir pour le pouvoir. Et que la majorité de ces gens sont déséquilibrés. En un mot: fous », explique Frank Herbert dans un texte relatant la genèse de Dune en juillet 1980. « Les héros sont difficiles, les super-héros catastrophiques. Les erreurs des super-héros impliquent un trop grand nombre d’entre nous dans le désastre. »

Timothée Chalamet dans "Dune"
Timothée Chalamet dans « Dune » © Warner

Vous l’aurez compris: en regardant Dune, c’est bien de Paul Atréides/Timothée Chalamet dont il faut se méfier. Sa première rencontre avec Chani/Zendaya, à la fin du film, permet de comprendre l’enjeu de la saga de Denis Villeneuve. Sa méfiance envers cette figure messianique n’est pas anodine, et sera au centre de la suite. Adaptant seulement la première partie du roman, le film s’interrompt à ce moment clef.

Denis Villeneuve espère tourner prochainement cette suite dont Zendaya sera l’héroïne. « Ce serait fantastique », a confié le cinéaste sur le tapis rouge de Toronto. « Je viens de poser les bases – le monde est expliqué au public maintenant. Dune deux serait pour moi un pur plaisir cinématographique. » Plaisir dont les spectateurs peuvent déjà avoir un aperçu dès ce mercredi dans les salles obscures.

Retrouvez notre live consacré à Dune sur la chaîne Twitch de BFMTV. Nos invités seront Lloyd Chéry, auteur de Tout sur Dune, et Mathieu Sapin, dessinateur de BD.



Source [ BFMTV ]