Aux Etats-Unis, face à la montée en flèche du chômage au début de la crise sanitaire dans un pays qui protège habituellement très mal sa population de ce fléau, Donald Trump avait pris des mesures inédites, par l’intermédiaire de trois programmes d’urgence permettant de mieux indemniser les demandeurs d’emploi. Un supplément d’allocation a été mis en place (d’un montant de 600 dollars par semaine entre mars et juillet 2020, puis de 300 dollars ensuite), les allocations chômage ont également été étendues à des publics qui en étaient jusque-là exclus (travailleurs indépendants ou « ubérisés »…), en plus d’être versées au-delà du terme habituel de six mois.

« Comme le président Biden l’avait indiqué, ce renforcement a toujours été pensé comme temporaire, et nous sommes maintenant arrivés au moment où il doit arriver à son terme », ont rappelé à la mi-août la secrétaire au Trésor Janet L. Yellen et le secrétaire du Travail Martin J. Walsh.

C’est désormais chose faite, puisque ces trois programmes se sont éteints le 6 septembre, ironiquement le jour du « Labor day », un jour férié célébré chaque premier lundi de septembre aux Etats-Unis en l’honneur du mouvement ouvrier américain. A l’échelle du pays, une perte de revenus de 29 milliards d’euros est attendue pour les ménages.

Les conservateurs, pour qui ces programmes avaient l’effet pervers d’inciter les chômeurs à le rester, voient cet arrêt d’un bon œil. « Les inquiétudes quant à l’impact négatif des allocations chômage sur la motivation des chômeurs à chercher un emploi occupent le débat public depuis des décennies, les conservateurs présentant régulièrement ces allocations comme une manière de payer les gens à ne pas travailler », résume Andrew Stettner, économiste au sein du think tank progressiste The Century Foundation. Mais renforcer le système d’assurance chômage dissuade-t-il vraiment les chômeurs de chercher un emploi ?

Effets pervers

Une étude publiée en août par des chercheurs rattachés à différentes universités américaines bat en brèche cette idée reçue. Sa conclusion est claire : l’arrêt des programmes d’aide ne risque pas de provoquer d’un coup la ruée de milliers de chômeurs vers le marché du travail, comme l’espèrent certains. En comparant depuis le mois de juin, la situation des 22 Etats qui avaient déjà coupé prématurément dans ces programmes d’aide (majoritairement républicains) avec celle des Etats qui y avaient encore recours (majoritairement démocrates), les auteurs mettent en évidence que les différences sont peu significatives.

Les gains à attendre des réductions d’aides  en termes de retour à l’emploi sont faibles. En revanche l’impact sur le pouvoir d’achat des ménages, lui, est bien réel

Au sein des Etats ayant coupé dans les allocations, seul un chômeur sur huit ayant perdu la totalité de ses allocations depuis le mois de juin a retrouvé un emploi. Les gains à attendre de ce point de vue sont donc faibles. En revanche les effets néfastes inhérents à la diminution du pouvoir d’achat des ménages sont eux, bien réels. « La perte des allocations a conduit immédiatement à un déclin important de la consommation », constatent les auteurs. Avec un effet important sur tous les tissus économiques locaux.

L’administration Biden reconnait que la situation de certains Etats aurait justifié une poursuite des programmes, mais demande désormais aux administrations fédérales de prendre le relais en utilisant les 350 milliards de dollars mis à leur disposition dans le cadre de son plan de relance. Les mesures prises par ailleurs par l’administration Biden, comme la transformation de l’aide aux familles en une allocation à la place d’un crédit d’impôt, vont limiter le choc pour certains ménages, mais sont loin de le compenser entièrement, selon les économistes Tim Quinlan et Shannon Seery, de chez Wells Fargo.

Plutôt qu’accélérer les reprises d’emploi, cette décision risque donc de peser sur l’économie américaine, et tout particulièrement sur les ménages les plus pauvres. Pourtant, plusieurs indicateurs économiques plaidaient pour de maintien de ces soutiens.

« Le taux de chômage est encore à 5,9 %, contre 3,5 % en février 2020 au début de la pandémie. Par ailleurs, la situation est plus dégradée que ce que le taux de chômage suggère : 42 % des personnes au chômage le sont depuis plus de 6 mois, contre seulement 19,3 % en février 2020. Et alors qu’on dénombre 9,5 millions d’américains officiellement au chômage, l’Economic policy institute suggère que 10,4 millions de travailleurs supplémentaires sont durablement exclus du marché du travail », résume Andrew Stettner.

La députée démocrate Alexandria Ocasio-Cortez a déposé un projet de loi pour étendre les trois programmes jusqu’en février 2022, avec des paiements rétroactifs.

Mais il reste difficile de mener un débat apaisé face à ce que l’économiste américaine Ioana Marinescu décrit comme « une peur très ancrée aux Etats-Unis de voir des gens profiter du système, matérialisée par l’image de la ‘Welfare queen’, une reine des aides sociales incarnée de préférence par une mère de famille noire-américaine ».

Maintes fois démentie par les travaux de recherche, la croyance dans les effets délétères de l’assistanat des chômeurs continue donc de faire des dégâts, et pas seulement aux Etats-Unis. En France, cette idéologie a en effet présidé à la réforme de l’assurance chômage, que l’exécutif entend pleinement mettre en œuvre dès le mois d’octobre, après un répit lié à la crise sanitaire.





Source [ Alternatives économiques ]