C’est parti ! La primaire écologiste, dont le premier tour se déroule à partir de ce jeudi et jusqu’à dimanche, voit s’affronter cinq candidat·e·s, deux femmes et trois hommes : Yannick Jadot, Sandrine Rousseau, Eric Piolle, Delphine Batho et Jean-Marc Governatori. Les trois premiers sont issus d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV), la quatrième de Génération écologie et le dernier de Cap écologie. Plus de 120 000 personnes se sont inscrites pour participer au vote, un record pour une primaire verte, qui comptabilise habituellement bien moins d’inscrits (32 000 personnes en 2012, et 17 146 en 2016).

La politiste Vanessa Jérome, autrice de Militer chez les Verts (Presses de Sciences Po, 2021), revient sur les enjeux de cette primaire, ainsi que sur les profils des candidat·e·s. Elle explique également en quoi, cette fois-ci, la stratégie des Verts en vue de l’élection présidentielle est différente, et ce qui pourrait bien changer la donne.

La primaire écologiste semble pour l’instant dominée par un affrontement entre Yannick Jadot et Eric Piolle. Quels sont leurs profils respectifs ?

Vanessa Jérome : Yannick Jadot est un député européen, avec un engagement militant écologiste assez classique : il a travaillé pour plusieurs ONG, dont Greenpeace, ce qui traduit une forme d’activisme un peu radical. Il est arrivé relativement tardivement dans l’histoire du parti ; il ne cache pas ses préférences, mais il n’est pas très impliqué. Il s’est rarement mêlé des jeux internes, en tout cas en son nom propre, afin de garder une stature rassembleuse.

C’est cohérent avec sa candidature. Il est peut-être celui qui essaye le plus d’incarner le « présidentialisme à la française », cette vision selon laquelle le président de la République se situe « au-dessus de la mêlée » en quelque sorte, en tout cas au-dessus des partis.

On le voit également dans les thèmes qu’il traite dans cette campagne de primaire : il a un prisme très européen, parle beaucoup des questions internationales.

Eric Piolle, de son côté, a une trajectoire différente, quoiqu’assez fréquente chez les Verts, où il est arrivé après avoir milité dans des associations. Et il a un parcours très local.

C’est d’ailleurs ce qu’il met en avant : sa capacité à gouverner des majorités plurielles, en faisant le parallèle entre sa fonction de maire et la fonction présidentielle. C’est le premier maire vert réélu dans une commune de plus de 100 000 habitants, et on résume parfois son projet au fait « qu’il va gouverner la France comme il gouverne Grenoble ».

C’est caricatural, évidemment ! Mais il défend tout de même l’idée que la transformation de l’Etat va passer par le local. Cette image graduelle des fonctions – on commence par les municipales, puis les départementales et les régionales pour arriver ensuite à la présidentielle – est très répandue parmi les élus locaux. Il se positionne comme celui qui peut rassembler les « déçus du macronisme », du centre à la France insoumise.

Il y a donc une certaine cohérence, chez les deux candidats, entre leur trajectoire militante, qui forme leur manière de faire de la politique et de l’imaginer, et la stratégie qu’ils proposent.

Egalement dans la course, on trouve deux femmes qui jouent les outsiders…

V. J. : Oui, l’affrontement Jadot-Piolle a été beaucoup entretenu par les médias, mais celle qui va peut-être créer la surprise c’est Sandrine Rousseau. C’est une économiste avec un profil, également assez courant chez les Verts, d’universitaire qui, à un moment donné, est sensibilisée à la question environnementale et rejoint par ce vecteur le parti, au sein duquel elle a occupé des fonctions de porte-parole puis d’élue dans le Nord-Pas-de-Calais.

Elle n’était pas très connue – avant, bien sûr, l’affaire Denis Baupin et son engagement contre les violences faites aux femmes, qui continuent de structurer largement la vision que l’on a d’elle. C’est à la fois un atout, parce que sa candidature se place dans le prolongement du mouvement #Metoo, mais aussi un handicap, parce qu’elle se retrouve constamment renvoyée à ça.

L’un de ses principaux défis reste de parvenir à montrer qu’elle est généraliste, qu’elle a quelque chose à dire sur tous les sujets et pas seulement sur le féminisme.

Ces dernières semaines, elle a d’ailleurs réussi, me semble-t-il, à faire davantage reconnaître ses compétences d’économiste. Elle n’hésite pas d’ailleurs à déplorer, lors des débats, qu’on ne l’interroge pas sur certaines questions économiques, alors qu’elle est la seule à avoir une thèse dans le domaine !

C’est une candidature qui se veut radicale, au sens où elle valorise la convergence des luttes. Sandrine Rousseau est sans doute celle qui essaye le plus de se poser dans le prolongement des grands mouvements sociaux tels que les marches pour le climat, Black Lives Matter, et le mouvement décolonial – même si, en France, la situation de ce dernier est très compliquée, alors qu’il est très banal, par exemple, au Canada, où je travaille actuellement.

Elle se distingue également par son rapport à la fonction présidentielle. Alors qu’Eric Piolle et Yannick Jadot tentent, chacun à leur manière, d’incarner le rôle de président de la République, elle, au contraire, affirme qu’il faut complètement réinventer cette fonction. Elle se place clairement en décalage.

Delphine Batho, de son côté, est une vraie professionnelle de la politique. Elle vient du Parti socialiste, où elle a longtemps été élue et possède beaucoup d’expérience du pouvoir. Elle est députée et c’est la seule des cinq candidats à avoir été ministre, même si ce fut brièvement. Elle est connue pour avoir claqué la porte quand François Hollande a réduit son budget au ministère de l’Ecologie. Elle a des convictions et assume le fait de n’être devenue écologiste que sur le tard.

Elle est aussi représentante d’une gauche qui aime l’ordre. On le voit sur ses positions très « républicaines ». Elle tient à une version très figée de la laïcité, sans interprétation possible. C’est une forme de féminisme, qui toutefois n’a pas grand-chose à voir avec celui de Sandrine Rousseau.

Depuis quelques semaines, enfin, elle défend une écologie sous la bannière de la décroissance. C’est un terme épouvantail, que les Verts avaient presque banni de leur vocabulaire. Mais, loin des grandes envolées, elle a un profil très « techno » sur le sujet – comme sur tous les autres d’ailleurs : elle cite beaucoup de chiffres, et fait énormément de fact-checking quand les journalistes posent des questions.

Sandrine Rousseau a émergé dans les médias et sur les réseaux sociaux dernièrement, pourquoi ? Que représente-t-elle ?

V. J. : Je crois qu’elle représente une urgence sociale, économique et, en particulier sur les questions de racisme et de discrimination, une forme de radicalité des luttes pour laquelle s’exprime une forte demande. De la même manière que, d’une certaine façon, Delphine Batho incarne vraiment l’urgence climatique, avec des discours qui prennent parfois des accents très pessimistes.

« Delphine Batho et Sandrine Rousseau incarnent des candidatures issues des mobilisations de terrain, là où Eric Piolle ou Yannick Jadot se placent plus immédiatement dans une posture présidentielle »

Si on les croisait, elles incarneraient idéalement une candidature issue des mobilisations de terrain, en joignant d’un côté les mouvements climatiques, dont on dit qu’ils sont trop blancs, trop bobos, trop vieux, et de l’autre des luttes sociales dont on regrette qu’elles n’arrivent pas toujours à converger avec les combats climatiques. Elles sont le contrepoint de candidats comme Eric Piolle ou Yannick Jadot qui se placent plus immédiatement dans une posture présidentielle.

Il y a enfin un quasi-inconnu : Jean-Marc Governatori. Qui est-il ?

V. J. : Oui, a priori c’est un peu l’ovni dans cette primaire ! Mais si l’on regarde de plus près, il n’est pas aussi décalé qu’il en a l’air. Il représente une forme d’écologie très ancienne en France, toujours présente, qui est la fameuse écologie centriste, « radicalement ni de droite, ni de gauche ». Il avance d’ailleurs très ouvertement avec l’écologie centriste.

C’est un entrepreneur de lui-même en politique, comme d’autres, tel François Asselineau, qui ont une fortune personnelle qui leur permettent de soutenir leur propre candidature, et qui veulent en quelque sorte perturber le jeu de la présidentielle.

Je ne sais pas à quel point il croit lui-même à sa candidature, mais en tout cas il joue vraiment la carte de l’écologie « première version », naturaliste, la nature a une valeur en soi, hors de toute « valeur d’usage », avec quelques accents conspirationnistes, proche parfois des mouvements antivax – une sorte « d’écologie profonde » (Deep ecology) qui n’a été que rarement politisée au sein de l’écologie politique française.

Comment ces candidats reflètent-ils les forces et faiblesses du mouvement écologiste ?

V. J. : Le fait qu’il y ait cinq candidats montre que l’écologie politique en France n’a pas réussi à fédérer tous les écologistes, d’autant moins que l’écologie libérale, de droite, n’y est pas représentée. Or, l’un des objectifs, lors de la création du Parti vert en 1984, était bien de monopoliser la représentation de l’écologie dans le champ politique.

Une autre chose à souligner est le fait que cette primaire se passe bien. Les candidats ne se disputent pas, ne se tapent pas dessus, et c’est plutôt perçu comme une force. C’est très révélateur, selon moi : cela montre comment les politiques se plient au cadrage médiatique et à cette croyance selon laquelle ne peuvent gouverner, et surtout prétendre à la « fonction suprême », que des gens qui représenteraient une formation politique dans laquelle tout le monde est d’accord avec tout.

« Les candidats se plient à cette croyance selon laquelle ne peuvent prétendre à la « fonction suprême », que des gens qui représenteraient une formation politique dans laquelle tout le monde est d’accord avec tout »

Comme si, en France, on ne pouvait être crédible, et donc présidentiable, que lorsqu’on représente une formation où il n’y a plus de débat, parce qu’il n’y aurait plus de conflits.

Et que révèlent-ils des grandes lignes de tension au sein du parti ?

V. J. : Historiquement, chez les Verts, les militants se sont toujours divisés en trois tiers, et c’est bien pour ça que leur stratégie est souvent changeante – ou du moins à géométrie variable.

Le premier tiers est composé d’écologistes autonomistes, donc « ni droite ni gauche, l’écologie d’abord ». Le second penche pour une alliance préférentielle avec le Parti socialiste, même si c’est moins vrai maintenant car il a perdu de sa superbe. Le dernier tiers, enfin, est plus versé vers la gauche de la gauche, autrement dit, dans la période actuelle, vers la France insoumise. Quand on regarde les options stratégiques proposées par les candidats, on retrouve un peu cette ligne de fracture.

La deuxième scission, que l’on voit très bien cette fois, c’est le rapport à la fonction présidentielle. Tous les candidats affirment leur opposition au présidentialisme du régime politique français ; on constate quand même que certains candidats se fonderaient mieux dans le costume que d’autres.

Enfin, le troisième axe de tension qui traverse le parti depuis sa constitution, ce sont les relations avec les mouvements sociaux. Les Verts n’ont jamais été en cheville avec un syndicat et se veulent être un « parti mouvement » : un pied dans la politique, un pied dans le mouvement social. Toute leur vision de la politique repose sur ce « fameux faire de la politique autrement ».

De ce point de vue, les candidats ont des réseaux de soutien très différents. Jean-Marc Governatori s’appuie beaucoup sur les animalistes, Sandrine Rousseau sur les féministes, les militants antiracistes et contre les violences policières, tandis qu’Eric Piolle, par exemple, travaille davantage avec des syndicats et des associations constituées.

En juin, vous disiez dans Libération que la stratégie des écologistes au niveau régional n’était pas lisible. Qu’en est-il maintenant au niveau national ? Ont-ils réussi à définir une stratégie ?

V. J. : En tout cas ils en ont une, oui : ils assument le fait de vouloir être présents au deuxième tour de la présidentielle, quoi qu’il arrive, et donc de ne se ranger derrière aucune autre candidature.

De ce point de vue, Yannick Jadot a la particularité d’avoir une revanche à prendre, puisqu’en 2017 il avait gagné la primaire mais s’était ensuite retiré pour se ranger derrière la candidature de Benoît Hamon, avec le résultat que l’on sait. Depuis 1974, il y avait toujours eu un candidat écologiste à la présidentielle.

Par ailleurs, manifestement, la stratégie des écologistes est de s’imposer le plus fortement possible pour que la gauche se range derrière une candidature verte à la fin. C’est une stratégie très lisible – mais est-elle réaliste ? On ne le sait pas encore.

Vous dites que les écologistes ont toujours fonctionné avec des primaires, qu’ont-elles démontré ? En quoi celle-ci est-elle différente ?

V. J. : Les Verts sélectionnent leurs candidat·e·s à la présidentielle par primaire depuis toujours, et ils en ont testé toutes les formes, ouvertes, fermées, semi-ouvertes.

La particularité de celle-ci, il me semble, tient à ce que pour la première fois les écologistes envisagent réellement d’être présents au second tour de cette présidentielle, puisque leur idée c’est vraiment de casser le duel Macron-Le Pen.

En tout cas, forts des fameuses « vagues vertes » – certes toutes relatives – aux dernières élections européennes et municipales, ils se disent pour la première fois qu’ils peuvent structurer le jeu de l’élection présidentielle, même si la victoire n’est pas forcément au bout.

« Cette primaire donne à voir, pour la première fois de l’histoire récente, la diversité des écologies qui a poussé en France »

Deuxième particularité, cette primaire inter-organisations écologiste donne à voir, pour la première fois de l’histoire récente, la diversité des écologies qui a poussé en France, chaque candidat incarnant en quelque sorte une des branches de cette « galaxie écolo ».

Par ailleurs, quand on regarde l’histoire des primaires vertes, on a l’impression qu’ils ont systématiquement choisi le candidat le moins « présidentiable », au grand étonnement des commentateurs. En fait, les écologistes ne croyaient pas réellement qu’ils pouvaient arriver au deuxième tour de la présidentielle ; ils choisissaient donc non pas « le plus présidentiable d’entre eux », mais celui qui représentait le mieux leurs valeurs – et de ce point de vue leurs choix sont beaucoup plus cohérents !

Il faudra voir si, cette fois-ci, les Verts vont rompre avec cette forme de tradition, et choisir, non pas le plus représentatif, mais le plus présidentiable.

Pour l’heure, l’avantage semble être donné à Yannick Jadot. Reste que le style « jupitérien » d’Emmanuel Macron a fini de mécontenter les électeurs de gauche sur la question du présidentialisme. Du coup, le positionnement très présidentiable de Yannick Jadot est peut-être en retard sur les attentes de l’électorat.





Source [ Alternatives économiques ]