Philippe, la cinquantaine passée, sans emploi, chasseur amateur, voit débarquer dans son petit village un étranger, un Parisien. Cette arrivée suscite désir, méfiance voire même rancœur et conduira au drame. C’est sur fond de choc culturel, de dérèglement climatique et des revendications des Gilets jaunes qu’Elsa Marpeau a construit son nouveau roman noir.

Nouveau ? Pas vraiment. Parce que ce livre aux thématiques pourtant si actuelles a été en réalité écrit et publié… il y a près de vingt ans ! L’âme du fusil (éd. Gallimard, 2021) est le récit retravaillé, remanié et remis au goût du jour de Recherche au sang, publié par l’autrice en 2004 aux éditions Le Félin.

« Ce livre avait toujours été pour moi une petite frustration : à l’époque, je n’avais pas réussi à écrire ce que je voulais et il était resté très confidentiel, vendu à 400 exemplaires avant de disparaître. Alors que je me trouvais à une période très difficile de ma vie, avec énormément de mal à écrire, j’ai eu besoin de me reconnecter avec moi écrivain à 25 ans », raconte l’autrice. Exercice salvateur : « Cela m’a permis de me remettre en selle. C’était un travail assez fascinant de dialogue entre moi à 25 ans et la personne que je suis devenue à 45 ans, avec tout ce que j’ai gagné et ce que j’ai perdu entre-temps. J’ai redécouvert la liberté de mes 25 ans! Cette liberté, cette fluidité, j’en avais perdu une grande partie .  »

A 20 ans, déjà, Elsa Marpeau était tombée amoureuse du roman noir, de ses codes, et de son ancrage dans la société et son caractère transgressif. Depuis, cette passion ne l’a plus quitté. Au gré de ses rencontres, de ses observations, elle inscrit ses intrigues aux urgences d’un hôpital, auprès « des exclus et des oubliés » dans Les Yeux des morts ou dans l’univers des Black Blocs.

Cette dimension, on la retrouve dans les scénarios de séries qu’elle a écrits, comme la plus connue d’entre elle, Capitaine Marleau, ou plus récemment Alexandra Ehle, où apparait la phobie sociale qui caractérise ses héroïnes.

Des hiérarchies… et de leur renversement

Elle aime raconter et jouer avec les rapports de domination, qu’ils soient sociaux et économiques comme dans L’Expatriée (Gallimard, 2013), l’histoire d’une maid philippine qui inverse la hiérarchie avec son employeuse en la faisant chanter, ou patriarcaux. Dans L’âme du fusil, par exemple, femmes et épouses sont reléguées à la cuisine et condamnées à la fidélité tandis que leurs hommes refont le monde, jouent aux cartes et vont voir ailleurs. Jusqu’au jour où…

La condition féminine, le machisme, ses codes et ses violences, sont de toute façon au cœur de plusieurs de ses romans. Mais Elsa Marpeau a voulu explorer une dimension nouvelle après la lecture de l’essai de Ivan Jablonka sur les nouvelles masculinités, Des Hommes justes (Seuil, 2019).

« Dans cette société patriarcale, hommes et femmes sont perdants tous les deux. S’il n’y avait pas cet impératif de virilité, Philippe, le personnage principal de L’âme du fusil, pourrait être heureux », analyse la romancière.

Ce constat n’en rend pas ses protagonistes plus sympathiques. Contrairement aux héroïnes de ses séries, finalement assez attachantes, beaucoup d’entre eux, qu’ils soient assassins, victimes, témoins ou simples seconds rôles s’avèrent profondément déplaisants voire même dérangeants (trop ennuyeux, trop langue de vipère, trop superficiel…). Les traits caricaturaux de certains, ou bien à l’inverse les comportements et réactions incompréhensibles d’autres, n’aident pas au processus d’identification.

« J’essaie de suspendre mon jugement sur des sujets qui font polémique et d’observer les personnages en me dépouillant de tout préjugé » – l’écrivaine Elsa Marpeau

Une démarche délibérée : l’autrice ne recherche plus seulement la transgression mais bien à décrire la perversion. « Toujours, précise-t-elle, avec cette volonté de suspendre mon jugement sur des sujets qui font polémique et, si possible, d’observer les personnages en essayant de me dépouiller de tout préjugé. »

Comme toute adepte de romans policiers, Elsa Marpeau aime aussi tromper le lecteur : au-delà des fausses pistes intentionnellement laissées, la quadragénaire s’amuse avec la confusion des genres. Dans L’Expatriée, la narratrice utilise la première personne et s’appelle Elsa. Comme l’autrice un temps, elle séjourne à Singapour.

« Pour les personnes qui me connaissent bien, ce livre est très troublant. J’ai repris beaucoup de lieux, de personnages qui existaient vraiment. Les petites discussions que j’ai retranscrites autour de la piscine sont réelles : des expatriés, issus de la classe moyenne en France, s’autorisaient à manifester un véritable mépris pour les maids à Singapour », raconte la scénariste et romancière qui, décidément, ne craint pas de ne pas se faire que des amis.

Son prochain livre ? Il sera consacré à la filière porcine et à notre rapport aux animaux. Pas sûr pour autant qu’il soit plus clément vis-à-vis de l’espèce humaine.





Source [ Alternatives économiques ]