En quoi consiste cette nouvelle contribution du Giec ?

C’est une analyse de l’état des connaissances sur le climat, sur la base de plus de 14 000 publications scientifiques, la plupart récentes. Ce volet a une structure très différente des précédents, qui permet d’intégrer de multiples sources d’information et de les combiner : les données tirées des climats passés, les observations, la compréhension des processus, la modélisation.

C’est aussi le travail de 234 chercheurs de 66 pays différents, tous volontaires, qui a ensuite été très largement relu : il y a eu trois étapes de relecture, avec pour chacune des milliers de relecteurs, qu’il s’agisse de membres de la communauté scientifique ou d’experts des gouvernements. On a eu quelque 78 000 commentaires ! C’est un point critique pour la qualité, la rigueur, l’exhaustivité de l’information.

Enfin, outre un résumé technique d’une cinquantaine de pages et un résumé pour décideurs d’une vingtaine de pages, ce rapport fournit, pour la première fois, un atlas interactif qui permet de s’approprier les éléments portant sur l’information globale et régionale, d’accéder aux données, de faire ses propres visualisations.

Tout un chacun peut explorer et comparer les données ?

Oui. Chaque curieux qui, par exemple, s’intéresse à sa propre région et voudrait connaître l’évolution attendue pour un certain nombre de variables (température, précipitations, sécheresse…) en fonction du niveau de réchauffement global. Cet atlas est aussi très utile pour l’enseignement, ou pour mener des tests de résistance climatique dans certains secteurs d’activité.

De ce point de vue, on a en particulier identifié un certain nombre de « facteurs climatiques d’impact », c’est-à-dire des facteurs physiques climatiques (moyennes, événements, extrêmes…) susceptibles d’avoir un impact sur la société ou les écosystèmes : on ne se contente pas de dire que les moyennes vont augmenter. On a aussi caractérisé les changements selon les saisons, les moyennes au-dessus de seuils de tolérance déjà bien connus, et on fournit cette information pour les décennies à venir, de sorte que les connaissances académiques sur le climat soient les plus utiles possibles pour l’évaluation des risques et l’adaptation.

Comment sélectionnez-vous les publications sur lesquelles vous appuyez votre rapport ? Vous parliez de 14 000 études, mais les travaux sur le climat et les sujets qui y sont liés sont bien plus nombreux…

En effet, le foisonnement de publications scientifiques sur le sujet est assez impressionnant, de l’ordre de dizaines de milliers de publications chaque année avec le mot-clé « changement climatique ». Or les travaux du Giec concernent le fonctionnement du système climatique (ce qui fait l’objet de l’évaluation du groupe I du Giec), mais aussi des sujets bien plus vastes et mobilisant de multiples champs de compétences, tout ce qui touche aux impacts et aux risques pour les écosystèmes et les sociétés, aux options d’action en matière d’adaptation, dans chaque secteur, dans chaque région, aux dimensions technologiques et socioéconomiques permettant de réduire les rejets de gaz à effet de serre, aux interactions du changement climatique et des réponses apportées, ainsi qu’à tous les aspects de la soutenabilité, donc un ensemble encore plus vaste de publications.

L’analyse des publications pertinentes a été faite, au sein de chaque chapitre du rapport, par les équipes d’auteurs que les coordinateurs du Groupe de travail I du Giec avaient sélectionnées. Nous avons reçu près de 1 000 candidatures et en avons retenu 234, avec des critères tout d’abord d’expertise (thématique, régionale), de renouvellement, de complémentarité. Chaque équipe disposait au départ d’un titre de chapitre et de mots-clés issus d’une réunion de brainstorming qui avait conduit à cette structure nouvelle du rapport, construite à partir des progrès des connaissances et des besoins spécifiques d’évaluation de connaissances exprimés par les gouvernements.

À partir de là, chacune a fait très librement l’ébauche de son chapitre en passant en revue la littérature académique – essentiellement des publications dans des journaux scientifiques à comité de lecture, mais aussi parfois des thèses. Il s’agissait d’évaluer les éléments scientifiques nouveaux associés à ces publications, et d’analyser leur robustesse, leur cohérence, leurs limites, et donc les verrous des connaissances, c’est-à-dire, de manière objective, les différentes études qui portent sur un même thème, parfois contradictoires quand il n’y a pas consensus, quand on touche aux limites des connaissances. C’est un travail colossal, enrichi et approfondi à chaque étape de relecture. De plus, nous avons eu beaucoup de discussions entre les chapitres sur un certain nombre de thématiques transverses, afin de refléter l’état intégré des connaissances le plus rigoureusement possible.

Comment faites-vous ressortir ce qui a besoin d’être confirmé et les parties contradictoires ?

Chaque chapitre (de plusieurs centaines de pages) comporte un résumé exécutif de deux pages. Ce sont les conclusions que choisissent de mettre en avant les auteurs de ce chapitre. Chacune de ces conclusions s’appuie sur une section du document où l’on trouve l’analyse précise des éléments scientifiques issus des publications examinées. Cette analyse critique permet aux auteurs d’exprimer, pour chaque conclusion, un niveau de confiance (faible, moyen, fort), ou de le décrire comme un fait scientifique établi, une certitude.

À côté de cela, il y a aussi souvent une approche quantitative, probabiliste, quand l’information est associée à plusieurs jeux de données, par exemple. Les auteurs évaluent alors la plage d’incertitude associée à leurs analyses et aux résultats obtenus.

On retrouve cette traçabilité dans le résumé technique, une synthèse destinée aux ingénieurs ou aux personnes aux prises avec des questions liées au climat dans les collectivités, ainsi que dans le résumé pour les décideurs, que l’on a essayé de construire dans un langage clair, en limitant le jargon et avec un énorme travail sur les visuels.

Par rapport aux précédents rapports, qu’est-ce qui a changé ?

La grande différence est que l’on est désormais capable de combiner de multiples faisceaux d’information, ce qui réduit considérablement les incertitudes sur les projections. C’est le cas en particulier pour un des indicateurs clés que nous suivons : la sensibilité du climat, c’est-à-dire la valeur de l’augmentation de la température à la surface de la Terre quand on double la teneur en dioxyde de carbone (CO2) de l’atmosphère. Cet indicateur décrit le résultat d’un ensemble de mécanismes de réponse, de rétroactions amplificatrices ou stabilisatrices. Il reflète une partie de notre compréhension de la façon dont le climat réagit quand on perturbe son bilan d’énergie – ce que l’on fait quand on ajoute des gaz à effet de serre (GES) ou des particules de pollution dans l’atmosphère.

Depuis les années 1970, on avait la même plage d’incertitude sur cette sensibilité du climat. Mais grâce aux progrès récents de connaissances sur chacun des facteurs de rétroaction, aux informations issues des périodes climatiques passées, à la compréhension des tendances observées, on a fortement réduit la plage d’incertitude et fourni une meilleure estimation de cette sensibilité climatique. C’est une avancée considérable. On prend en compte cette évaluation de la sensibilité du climat pour contraindre les résultats des simulations climatiques et évaluer la réponse du réchauffement planétaire à une large palette de scénarios d’influence humaine future sur le climat, avec là aussi, pour chaque scénario, une plage de réponses plus précise par rapport à ce qui était disponible précédemment.

En d’autres termes, on ne rapporte pas uniquement le résultat des modèles de climat, on prend en compte l’ensemble des informations dont on dispose pour contraindre ces projections, et on le fait de manière cohérente pour les différents paramètres étudiés : l’évolution de la température de surface, la montée du niveau des mers…

Mais le précédent rapport visait lui aussi l’exhaustivité ?

Le cinquième rapport du Giec, publié en 2013, était exhaustif, mais de structure plus classique : il abordait l’un après l’autre chaque compartiment du système climatique et chaque méthode. Cette fois, un ensemble de chapitres porte sur ce qui est observé et compris des observations, tous domaines confondus, puis un autre ensemble sur la compréhension des grands processus qui façonnent le climat global et régional et, enfin, environ un tiers du rapport est consacré à l’évolution du climat à l’échelle régionale, y compris les « extrêmes », les événements extrêmes et leurs combinaisons, dont on sait qu’elles sont susceptibles d’avoir un impact considérable.

Cette partie sur les régions est nouvelle ?

Oui. On avait déjà des éléments à l’échelle sous-continentale, mais dans ce rapport on combine plusieurs sources d’information : la modélisation du climat global et celle à l’échelle de grandes régions, comme l’Europe de l’Ouest ou le pourtour méditerranéen, et un ensemble de développements récents sur la manière de construire cette information climatique régionale en mobilisant l’ensemble des connaissances disponibles. On a bénéficié à la fois de modèles globaux avec une résolution plus fine et d’approches régionales permettant de mieux prendre en compte les processus qui affectent fortement le climat à l’échelle régionale. On a également progressé dans la détection de tendances et l’attribution de ces tendances régionales à l’influence humaine, mais aussi dans les méthodes d’analyse des effets de l’influence humaine sur le climat sur des événements extrêmes spécifiques : en quoi ont-ils été rendus plus probables, plus intenses du fait de l’influence humaine sur le climat planétaire ? C’est une avancée considérable.

Quels résultats mis au jour dans ce rapport vous paraissent les plus importants ?

On a défini cinq messages principaux. Le premier, c’est que les changements en cours touchent toutes les régions, sont rapides et s’intensifient, qu’il s’agisse des moyennes ou des extrêmes. Le rythme de la montée du niveau des mers, par exemple, s’est accéléré ces dernières décennies. De tels changements constituent une rupture sans précédent depuis des milliers d’années en termes d’ampleur, de vitesse, de perturbations. Notamment, l’amplitude et la vitesse du réchauffement actuel sont sorties de la gamme des 2 000 dernières années.

La dernière décennie est en train de sortir des plages de la période interglaciaire actuelle. La dernière fois qu’il avait fait plus chaud, c’était il y a 125 000 ans : on estime que la température globale était montée jusqu’à 1,5 °C au-dessus de celle du climat préindustriel. Et la dernière fois que la teneur en CO2 dans l’atmosphère était dans la plage actuelle, c’était il y a plus de 2 millions d’années. Il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’une situation de rupture par rapport à la variabilité naturelle du climat.

Deuxième message : c’est indiscutable, les activités humaines sont à l’origine du changement climatique. Deux approches indépendantes (soit par des simulations prenant en compte uniquement les facteurs naturels, uniquement l’influence humaine, ou les deux ; soit par l’analyse du bilan d’énergie de la Terre en réponse aux perturbations de son bilan radiatif) permettent d’évaluer que l’intégralité du réchauffement observé (+ 1,1 °C à la surface de la Terre depuis la fin du xixe siècle) est due aux conséquences des activités humaines. L’effet de la variabilité naturelle – spontanée, ou en réponse à l’activité du Soleil, des volcans – ne joue aucun rôle dans cette tendance. Environ un tiers de l’effet réchauffant des GES est pourtant masqué par l’effet refroidissant « parasol » des particules de pollution. On a d’ailleurs aussi une compréhension de plus en plus fine du rôle de chacun de ces facteurs, y compris sur les moussons.

Le rôle dominant de l’influence humaine est établi également pour le recul généralisé des glaciers depuis les années 1990, le réchauffement océanique et la montée du niveau des mers depuis les années 1970, l’acidification de l’océan, la baisse d’oxygène dans l’océan…

Quel est le troisième message ?

Les changements climatiques dus aux activités humaines rendent plus fréquents et plus graves certains événements climatiques extrêmes, en particulier les vagues de chaleur, les épisodes de fortes pluies – y compris celles liées aux cyclones tropicaux – et les sécheresses. Et même certaines régions tempérées, comme le pourtour méditerranéen, sont concernées, car les sécheresses ne sont pas seulement pilotées par la quantité moyenne des précipitations, mais aussi par le fait qu’une atmosphère chaude renforce l’évapotranspiration, et donc vide plus vite les sols de leur humidité.

Plus largement, on souligne que ces changements climatiques vont intensifier le cycle de l’eau à l’avenir. Un chapitre entier est consacré au cycle de l’eau, c’est nouveau, et le rapport du Groupe de travail II du Giec, qui sera publié dans quelques mois et portera sur l’adaptation à tous ces changements, contiendra aussi un chapitre dédié au secteur de la gestion de l’eau, qui est critique.

Qu’entendez-vous par « intensification » du cycle de l’eau ?

Cela signifie en moyenne une augmentation des précipitations, mais avec une répartition de plus en plus contrastée, avec une tendance à la baisse dans les régions subtropicales pendant les saisons sèches, où l’on a déjà des zones semi-arides, et des risques d’aridification dans les régions de climat méditerranéen, avec toutes les conséquences que cela implique en termes d’adaptation structurelle de la gestion de l’eau pour les villes, l’industrie, l’irrigation. Pour pouvoir anticiper, cela demande une information climatique précise concernant les projections quantitatives et l’incertitude qui y est associée, à différentes échelles de temps. L’information sur les différents types de sécheresse – agricole (humidité des sols), météorologique (absence de pluie), hydrologique (qui touche le débit des cours d’eau) – a été un des points les plus scrutés lors de l’approbation de notre rapport par les représentants de tous les pays.

Le quatrième aspect important concerne les temps de réponse du climat au réchauffement global de la planète. Sur la dernière décennie, la température à la surface de la Terre s’est élevée de 1,1 °C, ce qui a affecté toutes les régions du monde de manière composite, et ces changements s’accentuent à mesure du réchauffement global. Dans le rapport, nous avons utilisé ce niveau de réchauffement global pour explorer des mondes plus chauds et leurs conséquences pour les différentes régions et variables climatiques. De multiples caractéristiques physiques du climat, comme le niveau de réchauffement au-dessus des continents, au-dessus des océans, le recul de la banquise, réagissent rapidement, en temps réel, de même que beaucoup d’événements extrêmes et le cycle de l’eau. Mais d’autres composés du système climatique qu’on a mis en marche, comme la fonte des calottes de glace et, plus généralement, ce qui touche l’océan profond (montée des eaux, acidification, pénurie d’oxygène…), réagissent bien plus lentement. Compte tenu de l’accumulation de chaleur dans l’océan – l’océan a récupéré plus de 90 % de la chaleur qui ne part plus dans l’espace du fait des GES – et du temps de mélange de l’océan, le changement que l’on connaît est irréversible. La perturbation du cycle du carbone aura des effets à long terme.

Cela signifie-t-il qu’il est trop tard pour agir ?

Oui et non ! Des réponses à long terme sont inévitables : les glaciers, les calottes ne sont pas à l’équilibre avec le climat d’aujourd’hui. L’océan va continuer de se réchauffer en profondeur pour s’ajuster à la perturbation que l’on a déjà causée. La montée des mers est donc inéluctable et va se poursuivre sur plusieurs siècles, voire plusieurs millénaires. En revanche, plus on émet de GES, plus le niveau de réchauffement à court terme (c’est-à-dire ce siècle) est important, et plus le rythme et l’amplitude de la hausse du niveau des mers seront élevés dans la seconde moitié de ce siècle et au cours des siècles et millénaires suivants. Il est encore possible d’en limiter le rythme et de donner ainsi plus de temps d’adaptation à l’ensemble des littoraux en réduisant fortement les rejets de GES.

Quant au niveau de réchauffement à venir, il dépend essentiellement des émissions futures. Les gens s’imaginent qu’il y a une inertie dans la réponse du climat. Certes, on ne peut pas revenir en arrière, mais si on annulait toutes nos émissions de GES maintenant, il n’y aurait quasiment pas de réchauffement supplémentaire à l’échelle de quelques décennies. La seule inertie en jeu provient de nous, de la vitesse à laquelle on est capable de transformer les infrastructures qui produisent ces émissions : usines, voitures, chauffage…

Pour toute la palette de scénarios pris en compte (forte baisse, stagnation à forte hausse d’émissions au cours des prochaines décennies), un réchauffement de 1,5 °C (en moyenne sur vingt ans) sera atteint dans les vingt prochaines années. Si les émissions mondiales de CO2, méthane et des autres gaz à effet de serre baissent rapidement et très fortement, alors le réchauffement peut être limité à un niveau proche de 1,5 °C autour de 2050. Si elles baissent fortement, il peut rester sous les 2 °C. Si elles stagnent au niveau actuel quelques décennies, un réchauffement de l’ordre de 2 °C sera atteint d’ici à 2050, puis dépassé. Les précédents rapports du Giec ont montré que chaque fraction de réchauffement va renforcer un ensemble de risques liés au climat, pour la biodiversité, la sécurité en eau, la sécurité alimentaire, affectant de multiples aspects du développement humain.

Il est donc encore temps d’agir : on peut limiter l’ampleur des changements inéluctables et arrêter les autres changements – stabiliser le niveau de réchauffement, freiner l’intensification des événements extrêmes – en limitant le réchauffement le plus vite possible.

Et le dernier message clé du rapport ?

On montre à quel point les enjeux pour limiter le réchauffement portent sur le CO2, qui est le facteur dominant du réchauffement observé, et pour lequel il y a une relation quasi linéaire entre le cumul des émissions passées, présentes et futures, et le niveau de réchauffement à venir. On n’arrivera donc à plafonner le réchauffement qu’en réduisant les rejets de CO2 pour atteindre zéro émissions nettes mondiales de CO2 dues aux activités humaines (les émissions résiduelles étant compensées par des actions pour éliminer le CO2 de l’atmosphère et le stocker de manière durable).

On montre aussi l’intérêt de réduire les autres rejets de GES, notamment de méthane, le gaz qui pèse le plus sur le réchauffement actuel après le CO2. Sur la dernière décennie, ses émissions sont fortement à la hausse, issues principalement du secteur des énergies fossiles et du secteur agricole, en particulier l’élevage.

Un certain nombre de composés de l’atmosphère agissent à la fois sur le climat et la qualité de l’air : particules de pollution, oxyde nitreux, méthane… et il est important d’en tenir compte. Si l’on ne prend que des mesures de santé publique pour améliorer la qualité de l’air, on perd l’effet de masque des particules de pollution, qui refroidit l’atmosphère, et l’on contribue donc à réchauffer le climat. Or si l’on diminue fortement les émissions de méthane, on peut compenser cet effet – l’échelle de temps est compatible, car le méthane a une durée de vie courte dans l’atmosphère (une dizaine d’années) –, et en même temps renforcer la qualité de l’air, car le méthane contribue à la formation de pics d’ozone dans les basses couches de l’atmosphère.

Le changement climatique va-t-il plus vite que prévu par rapport aux projections du premier rapport du Giec, en 1990 ?

On aborde cette question dans le chapitre 1, où l’on compare les simulations précédentes et actuelles (voir en particulier la figure 1.9, page 379 du rapport complet). Ce qui est frappant, c’est que le réchauffement tel qu’observé se trouve dans l’enveloppe de ce qui était anticipé quand on prend en compte le forçage radiatif tel qu’il a eu lieu, c’est-à-dire l’évolution du bilan énergétique de l’atmosphère terrestre. En d’autres termes, la compréhension de la réponse du climat était déjà solide à partir des précédentes générations des modèles de climat, qui, depuis, ont progressé dans leur représentation des processus. Et quand on compare les différents scénarios d’émission de CO2 utilisés dans le passé, on voit qu’on est à peu près au milieu de l’enveloppe balayée par ceux qui avaient été pris en compte au fur et à mesure des évolutions dans la communauté scientifique (voir la figure 1.28, page 404 du rapport complet)

Quels aspects seront à approfondir dans les prochaines années ?

Ceux pour lesquels les incertitudes sont fortes, comme tout ce qui touche à l’Antarctique, notamment l’évolution de la banquise et de l’océan Austral, ou la possibilité de déstabilisation de certains secteurs de la calotte antarctique – ce qui conduirait à un écoulement accéléré de ses glaces, une contribution qui pourrait doubler l’ampleur de la montée du niveau des mers à l’échelle du siècle. Mais nous restons limités par le manque d’observations, la compréhension partielle des processus, les limites des outils de modélisation, de même que notre connaissance des seuils et des vitesses auxquelles ces instabilités pourraient se produire.

D’autres aspects à approfondir sont les événements extrêmes composites, par exemple une submersion côtière couplée à une inondation du fait de précipitations importantes, ou des conditions très chaudes et sèches conduisant à une météo propice aux incendies. Ces événements couplés sont bien sûr rares, mais leurs conséquences sont potentiellement les plus dévastatrices. Or si on sait que leur fréquence augmente dans un climat qui se réchauffe, il reste encore beaucoup de travail pour avoir des éléments plus précis pour chaque région.

Enfin, les éventuels points de bascule dans le fonctionnement du climat restent encore mal compris aujourd’hui : les changements de courants marins profonds, des phénomènes de dépérissement de forêts à grande échelle. On sait que plus le réchauffement est important et rapide, plus ce type de phénomène est susceptible de se produire, mais les seuils précis de déclenchement de ce type de réponses sont très incertains.

Quelles sont les priorités en matière d’action selon vous ?

Dans le rapport, on souligne l’importance de ne pas prendre les choses en silo. Certes, pour maîtriser le réchauffement climatique, agir sur le CO2 le plus vite possible est indispensable, mais il est aussi très important pour la santé publique de mettre en place des politiques publiques mixtes qui ciblent à la fois le climat et la qualité de l’air, d’où l’importance du méthane, qui agit comme précurseur de la formation d’ozone, un polluant atmosphérique en surface. De même, il faut décloisonner les politiques agricoles et environnementales, elles-mêmes d’ailleurs aussi liées à des enjeux majeurs de santé publique.

Par ailleurs, il est primordial de se préparer aux événements extrêmes composites, rares, mais potentiellement très graves. En France comme ailleurs, on n’a pas agi en matière d’adaptation, de gestion de risques, à la hauteur des enjeux. Souvent, un événement se produit, comme la vague de chaleur de 2003 ou des pluies très intenses dans une région donnée, on en tire les leçons et on fait en sorte que si cet événement se reproduit à l’identique, on ait réduit l’exposition, la vulnérabilité. Mais ce faisant, on se contente de regarder dans le rétroviseur les événements et caractéristiques qui ont déjà eu lieu. Or ce raisonnement ne fonctionne pas dans un climat qui change.

Prenons l’exemple de l’évolution des événements extrêmes : notre rapport souligne l’évolution attendue de la fréquence et l’intensité des événements de fortes précipitations et des sécheresses, à mesure du réchauffement, ainsi qu’une augmentation des niveaux marins extrêmes et de leur fréquence, du fait de la montée graduelle du niveau des mers. Or, beaucoup de plans de prévention des risques sont construits à partir de la connaissance des extrêmes survenus les trente dernières années, sans prendre en compte les connaissances portant sur les évolutions à venir.

Les enjeux sont cruciaux : sécurité civile, gestion des risques, dimensionnement des ouvrages de protection… Nous avons fourni un gros effort pour rendre accessible une information complexe, dense, sur les évolutions attendues les prochaines décennies, le milieu et la fin du xxie siècle, en fonction des émissions de GES. Il s’agit à présent que cette information soit utilisée pour construire des stratégies de gestion de risque et d’adaptation, et limiter à la fois l’ampleur du changement climatique et ses conséquences inévitables.





Source [ Pour la science ]