Nicolas Dupont-Aignan, député de l’Essonne et président de Debout la France, évoquait sa position concernant la vaccination contre le coronavirus le 18 mai dernier sur les ondes de France Info. Il avoue ne pas s’être fait vacciner, et ajoute que pour lui la « la liberté vaccinale est au cœur de l’essentiel. J’estime que j’ai le droit de faire ce que je crois bon pour ma santé et j’estime que les Français en ont assez de ce chantage permanent. Ceux qui veulent se faire vacciner doivent se faire vacciner. […] En revanche, je pense que la priorité, c’est le respect du choix individuel ». Apologie de la liberté, ou éloge de l’égoïsme ?

Parmi tous les cas où nous devons prendre une décision, celui de la vaccination en illustre une classe particulière : on peut le concevoir comme un dilemme social, c’est-à-dire une situation où les intérêts égoïstes et sociaux se contredisent. Au niveau de la population, la meilleure situation est atteinte quand tout le monde ou presque est vacciné, les effets secondaires étant largement surpassés par les effets protecteurs ; mais les choses sont différentes d’un point de vue individuel. Supposons toute la population vaccinée à part moi. Je peux alors éviter le risque d’un effet secondaire, puisque les autres me protègent. Dans ce cas-là, autant ne rien faire. Autrement dit, l’intérêt individuel de chacun serait de ne pas se faire vacciner. L’intérêt collectif, en revanche, est que tous se fassent vacciner.

Le dilemme du prisonnier

Pour étudier ces situations paradoxales, on utilise souvent des versions simplifiées, telle que le fameux jeu du dilemme des prisonniers. Voici l’histoire : deux complices d’un crime, retenus dans des cellules séparées, ne peuvent pas communiquer. Pour obtenir que chacun des complices dénonce l’autre, on leur propose à chacun le marché suivant : « Si vous acceptez de dénoncer votre complice, vous serez libre si lui ne vous dénonce pas, et aurez une peine réduite de cinq ans s’il vous dénonce également. Si vous refusez de le trahir, vous aurez dix ans de prison s’il vous dénonce, mais aurez une peine de six mois s’il refuse aussi ». Du point de vue collectif, les deux prisonniers incarnés par les joueurs ont tout intérêt à coopérer (c’est-à-dire ne pas dénoncer l’autre), ils auront alors six mois de prison chacun. Et pourtant, indépendamment de la décision de l’autre, chacun aura intérêt à trahir. En effet, si l’autre vous trahit, vous aurez dix ans de prison en coopérant, mais seulement cinq ans en le trahissant ; et si l’autre ne vous trahit pas, coopérer vous donnera une peine de six mois, alors que vous serez libre en le trahissant.

Selon la théorie économique classique, les humains devraient chercher à maximiser leur gain personnel s’ils sont rationnels. Ainsi donc, chaque joueur devrait, dans un cas comme celui-ci, trahir son complice, et écoper de cinq ans de prison… alors même que la coopération aboutit à six mois de prison seulement. Être rationnel – individuellement – aboutit ainsi à une mauvaise solution collective, ce qui est le cœur des dilemmes sociaux. Or les nombreuses études menées sur le sujet montrent qu’une bonne partie des participants coopère, même lorsque leur adversaire est anonyme et inconnu, et qu’on ne joue qu’une fois – ce qui exclut la crainte des représailles. Comment cela se fait-il ? C’est un des grands mystères que la théorie comportementale des jeux tente encore de résoudre.

L’égoïsme est sans doute un avantage évolutif, mais la morale, fondée notamment sur une pensée collective, en est un autre, pour une société. Peut-être le comportement en demi-teinte observé par les psychologues, entre égoïsme et optimisme moral, est-il le fruit d’une tension entre l’intérêt propre du joueur et une force héritée de nos ancêtres parce qu’elle favorise la survie de l’espèce en tant que groupe : la morale. Celle-ci comprend à la fois une tendance à l’altruisme et une envie de punir celui qui trahit, renforçant ainsi les comportements prosociaux.

Il faut préciser ce qu’on entend par survie de l’espèce. En réalité, en psychologie évolutionniste, un comportement moral ne peut évoluer que s’il favorise la transmission des gènes de celui qui adopte ce comportement. Or dans les premiers groupes humains la parenté génétique aurait été telle qu’un gène favorisant un comportement altruiste avait de fortes chances de favoriser sa propre transmission en aidant un autre individu du groupe car celui-ci pouvait être porteur du même gène. Un comportement inné qui se serait ensuite perpétué dans un monde où les individus ne partagent plus un tel degré de parenté, les structures cérébrales le sous-tendant n’ayant pas eu le temps de disparaître. Nous nous retrouverions ainsi avec une tendance spontanée à agir de façon morale, même si cela ne nous avantage pas individuellement de façon directe.

Trahir ou coopérer? Le dilemme du prisonnier imagine deux complices interrogés séparément pour un délit. Si le premier trahit le second mais que le second ne trahit pas le premier, le second est lourdement puni, et vice versa. Si les deux trahissent, ils partagent la peine. Et si les deux coopèrent, ils se protègent mutuellement.

Trahir ou coopérer ?

C’est ce que Laura Mieth, Axel Buchner et Raoul Bell, tous les trois chercheurs à l’université de Düsseldorf, ont testé dans une étude publiée en 2021. L’expérience portait sur 93 participants qui jouaient chacun 20 fois au dilemme du prisonnier – avec des adversaires différents. Le jeu était présenté soit dans une version neutre, où les deux actions possibles étaient sobrement nommées « 1 » et « 2 », soit dans une version plus moralement chargée, où les options étaient « je coopère » et « je trahis ». La version morale du jeu donne un taux de coopération plus élevée (de 56 %, au lieu des 48 % dans la version neutre).

Ce résultat plaide en faveur d’une composante morale, qui, à rebours de ce que les économistes classiques appellent la rationalité, nous permet de prendre en fin de compte de meilleures décisions collectives. Mais il en montre aussi les limites : même dans la version moralement chargée, plus d’un tiers des participants trahissent, suivant une logique égoïste.

L’échiquier politique étant une représentation miniature de la société, il n’est pas surprenant que certains de ses représentants encouragent davantage l’option 1, et d’autres l’option 2. Mais, évidemment, ils se gardent bien de la formuler dans les termes « je trahis » ou « je coopère » !





Source [ Pour la science ]