Les résultats des élections législatives allemandes seront connus ce week-end. Les Verts (Die Grünen) ne figurent pas en tête dans les sondages mais auront certainement une place de choix dans les négociations qui aboutiront, d’ici plusieurs semaines ou mois, à la formation d’une coalition de gouvernement.

Avec qui Les Verts allemands sont-ils capables de s’allier pour gouverner ? Comment ont-ils évolué depuis leur dernière participation à une coalition gouvernementale, aux côtés du Parti social-démocrate (SPD) de Gérard Schröder de 1998 à 2005 ? Sur quels points de leur programme seront-ils intransigeants ? Sébastien Maillard, directeur de l’Institut Jacques Delors et coauteur de la note « Quelles ambitions pour Les Verts allemands », a répondu à nos questions.

Après seize années d’absence, Les Verts semblent de nouveau en passe de gouverner en Allemagne. Si tel est le cas, ils ne gouverneront pas seuls, mais au sein d’une coalition, plus ou moins large selon le résultat des élections et les tractations qui s’ensuivront. Pourront-ils s’entendre avec les conservateurs de la CDU-CSU, parti d’Angela Merkel, avec les sociaux-démocrates (SPD) ou les libéraux (FDP) ? Ou bien risque-t-on de voir des lignes de fracture se dessiner ?

Sébastien Maillard : Les Verts, qui sont ces dernières semaines en net recul dans les sondages par rapport aux sociaux-démocrates et aux conservateurs, ont fait le deuil d’obtenir le poste de chancelière. En revanche, il est probable qu’ils se retrouvent dans une coalition gouvernementale. Quelle configuration serait la meilleure pour eux ? Tout dépend déjà de leur score : ils ne pourront pas imposer le même rapport de force selon qu’ils terminent deuxième, troisième ou quatrième.

Il me semble qu’on peut partir de l’hypothèse que la coalition à venir ne réunira pas seulement deux, mais trois partis. Dans ce cadre, Les Verts seraient plus en mesure de faire valoir leurs idées s’ils se retrouvent intégrés dans une coalition avec la CDU-CSU et le SPD, étant donné leur proximité sur certaines grandes idées avec le parti d’Olaf Scholz. On peut citer la question du Smic par exemple : les deux partis souhaitent le rehausser de 9,60 euros à 12 euros.

Tout ne serait pas aisé pour autant. Sur les questions de politique étrangère par exemple, Les Verts se présentent comme les plus exigeants vis-à-vis de la Chine et de la Russie quant au respect des droits de l’homme, quitte à sacrifier des marchés à l’exportation.

Par ailleurs, si on regarde les régions où sont présents Les Verts, on se rend compte qu’ils sont capables de former des coalitions avec plusieurs partis. Dans la région du Bade-Wurtemberg ou en Hesse par exemple, c’est avec les conservateurs, en Rhénanie-Palatinat c’est avec les sociaux-démocrates. Et cela fonctionne.

Il serait en revanche plus compliqué pour eux de se faire entendre dans une coalition dite « jamaïcaine », c’est-à-dire noire (pour les conservateurs), jaune (pour les libéraux) et verte. Car les programmes des libéraux et des Verts sont antagonistes sur un certain nombre de points, ce qui permettrait à la CDU-CSU de les neutraliser en les faisant jouer l’un contre l’autre, en quelque sorte.

« Il serait plus compliqué pour Les Verts de se faire entendre dans une coalition dite « jamaïcaine », c’est-à-dire noire (pour les conservateurs), jaune (pour les libéraux) et verte. Car les programmes des libéraux et des Verts sont antagonistes sur un certain nombre de points »

Une alliance avec le FDP, dont l’ambition climatique est moindre, obligerait Les Verts à des concessions un peu trop douloureuses, comme sur le gazoduc Nord Stream 2 par exemple. Les Verts y sont fermement opposés alors que les libéraux plaident pour sa mise en œuvre concertée avec le reste de l’Europe.

Autre point marquant : Les Verts prévoient dans leurs mesures phares un grand plan d’investissement public de 50 milliards d’euros par an sur dix ans qui les obligerait à alléger la contrainte du frein à l’endettement aujourd’hui intégrée à la Constitution. C’est inenvisageable pour les libéraux.

Est-il possible que Les Verts préfèrent finalement rester dans l’opposition ?

S. M. : Oui, tout à fait. Les Verts savent qu’ils doivent faire attention à ne pas vendre leur âme pour obtenir une coalition à tout prix. Cela leur avait été reproché lors de leur dernière expérience au pouvoir, où ils avaient abandonné leur traditionnel pacifisme pour soutenir la participation allemande à la guerre dans l’ex-Yougoslavie et en Afghanistan. Une partie de leur électorat avait été déboussolée. Forts de cette expérience, et alors qu’ils sont parfois concurrencés par des mouvements plus radicaux qu’eux, ils pourraient donc choisir de devenir le premier parti d’opposition pour éviter d’aller trop à l’encontre de leurs idées.

Ceci étant, Les Verts n’ont pas été dans une coalition gouvernementale depuis 2005 (pour rappel, cette dernière était alors « rouge-verte ») et attendent donc avec impatience une nouvelle expérience du pouvoir pour s’inscrire véritablement comme un parti qui compte, respecté et crédible. Les libéraux, qui ont claqué la porte des négociations en 2017, apparaissent au moins aussi impatients.

Les Verts sont aujourd’hui le seul parti qui incarne une véritable alternance en Allemagne, un changement de génération. S’ils ne figurent pas dans la coalition issue des législatives, le risque est que le pays reste au statu quo. On le voit bien d’ailleurs, même s’il n’est pas membre du même parti, Olaf Scholz joue la partition de la continuité avec Merkel, dont il est ministre des Finances, pour convaincre.

La vision des Verts a-t-elle évolué depuis leur dernière expérience du pouvoir ?

S. M. : Ils sont bien sûrs restés axés sur les questions climatiques, mais ont beaucoup renforcé le volet social de leur programme, avec des mesures liées par exemple au plafonnement des loyers ou au salaire minimum. Ils ont pris conscience que la transition écologique doit être juste socialement, et qu’il faut pour cela prendre des mesures pour compenser la hausse du prix du carbone sur les ménages les plus pauvres.

Les Verts essaient également de mener une campagne plus positive, eux qui se sont vus reprocher par leurs opposants lors des dernières élections d’être « le parti qui interdit ». Leur expérience réussie de gestion dans le Land prospère et industriel du Bade-Wurtemberg, que Winfried Kretschmann dirige depuis 2011, leur a également donné une meilleure image dans le monde de l’industrie.

L’arrivée des Verts au pouvoir n’est donc plus agitée comme un épouvantail, aussi parce que les récentes normes européennes ont fait prendre conscience progressivement au puissant secteur automobile qu’ils ne pouvaient pas indéfiniment repousser ses efforts, en direction par exemple de la sortie des moteurs diesel et essence prévue à l’échelon européen.

Dans la note que vous venez de coécrire, vous décrivez une opposition au sein du parti entre les « fundis » d’une part, qui rejettent l’alliance avec d’autres formations jugées incompatibles avec leurs idées, et les « réalos » d’autre part, qui considèrent l’implication dans les coalitions comme une étape incontournable pour diffuser les idées écologistes à l’ensemble de la société.

S. M. : Ce débat illustre, à mon sens, la dialectique classique entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité, selon la distinction de Max Weber. Ceux qui sont en position dominante aujourd’hui au sein des Grünen sont les « réalos », dont Annalena Baerbock, candidate désignée à la succession d’Angela Merkel, fait partie. Ils considèrent que Les Verts ne sont pas capables d’infléchir la trajectoire du pays à eux seuls et qu’il leur faut pour cela créer les conditions d’une dynamique collective enrôlant les autres partis, les corps intermédiaires, etc.

La base militante, elle, n’est pas toujours en accord avec cette vision et peut à certains égards se montrer plus exigeante. Le parti se retrouve donc parfois concurrencé par des listes écologiques dissidentes qui font apparaître Les Verts comme un parti trop ouvert au compromis et désormais trop centriste.

Le nouveau slogan des Verts, « la radicalité est le nouveau réalisme », illustre en réalité une forme de synthèse entre les deux visions qui coexistent au sein du parti. En résumé, même s’ils sont prêts à faire des concessions avec d’autres partis, ils n’en avancent pas moins des propositions radicales sur certains sujets. On peut citer par exemple la politique étrangère, puisque Les Verts apportent un soutien limité à l’Otan, alors que CDU-CSU et FDP défendent l’organisation atlantiste.

Les Verts allemands sont-ils dans une dynamique similaire à celle de leurs camarades français ?

S. M. : Il y a une différence majeure entre les deux partis, qui tient à l’exercice du pouvoir. Les Grünen ont participé à des coalitions gouvernementales, ont gouverné également des Länder et davantage de villes, même si cela commence à être le cas en France.

En Allemagne, Les Verts se sont plus rapidement imposés comme un acteur de choix sur l’échiquier politique, notamment en raison du mode de scrutin proportionnel, qui prévaut chez nos voisins, et de l’importance des échelons fédérés. Par ailleurs, Les Verts allemands sont au clair depuis plusieurs années sur le fait qu’ils s’accommodent de l’économie de marché et ont renoncé à leur anticapitalisme initial. Au sein d’EE-LV, la question paraît faire encore débat. Autre différence, Les Verts allemands sont arrivés unis à ces élections, sans départager les prétendants par des primaires.

Que changerait une arrivée des Verts au pouvoir en Allemagne pour l’Europe ? Pour la France ?

S. M. : Les Verts sont déjà au pouvoir dans plusieurs coalitions en Europe mais dans des pays plus petits. S’ils reviennent au gouvernement en Allemagne, cela donnera un élan nouveau à toutes ces formations, et également plus de poids au groupe des Verts au Parlement européen.

Vu de France, une arrivée des Verts dans une coalition allemande est synonyme d’une sortie du statu quo et d’une possibilité de faire bouger les choses sur des sujets centraux comme les règles budgétaires européennes. Malgré le fait que les membres d’En Marche au Parlement européen participent au même groupe que les libéraux du FDP, ils ont en réalité une plus grande proximité avec Les Verts allemands et pourraient donc en profiter pour faire avancer des sujets en commun.

C’est important de le souligner toutefois, cette proximité est loin d’être totale, puisqu’il y a un clivage notoire transpartisan sur le sujet du nucléaire. Ceci étant, la préoccupation immédiate à Paris n’est pas seulement de savoir qui gouvernera l’Allemagne, mais à quelle échéance le pays aura une coalition en place.





Source [ Alternatives économiques ]