« Ici, on nous respecte, on nous donne une place, on nous valorise. Et puis c’est un esprit de famille, convivial » Albertine a immigré en France en 2008 après la perte de son emploi au Cameroun. « Je suis arrivée ici et je suis tombée dans la garde d’enfants » Après huit ans auprès de la famille qui l’a aidée à régulariser sa situation, elle s’est retrouvée dans une autre famille avec quatre enfants à garder. « C’était trop difficile pour moi. Sans le télétravail, je pouvais tenir, mais avec les parents en télétravail j’ai craqué. » Elle pointe depuis à Pôle emploi, qui lui a annoncé le montant de ses droits : 825 euros par mois, après deux ans à temps plein.

Ce vendredi matin, elles sont sept gardes d’enfants à suivre l’atelier de formation organisé dans les locaux de l’association Gribouilli, dans le dix-huitième arrondissement de Paris. Toutes sont au chômage, certaines à cause de la crise sanitaire.

« Depuis le Covid, les parents sont en télétravail, explique Stéphanie. Donc c’est compliqué, souvent ils vous disent qu’ils n’ont pas besoin de vous, parce qu’ils sont à la maison.»

Elle-même s’est vue congédier par son dernier employeur lorsqu’il s’est retrouvé au chômage partiel, au mépris de son contrat de travail. Lors du premier confinement, d’après une étude de la Fédération des particuliers employeurs (Fepem), lobby patronal du secteur, seules 27 % des familles avaient maintenu l’activité de leur salariée.

Une approche « par et pour » les assistantes maternelles

Gribouilli n’est ni un syndicat, ni une agence de placement. Mais toutes les gardes d’enfants présentes tombent d’accord pour y voir un espace qui leur permet de « sortir de l’isolement ». Devant elle, chaque « gribouilleuse » a disposé un classeur de couleur dans lequel elle range CV, lettre de motivation, numéros d’urgence etc. Une manière d’assurer les parents de leur sérieux lors des entretiens d’embauche.

« Là, c’est la première fois qu’on se lance dans ces démarches sans la recommandation des parents, souligne Flora. J’aime bien le cheminement avec Monica, parce qu’elle prend la peine de bien nous expliquer. C’est intéressant de voir qu’on peut se débrouiller pour trouver par nous-mêmes ».

Monica, d’origine colombienne, partage son temps entre son rôle « d’ambassadrice » à Gribouilli et une sortie d’école. « Le fait que je sois garde d’enfants, migrante aussi, je pense que ça change complètement les chose », juge-t-elle.

Cette approche « par et pour » les gardes d’enfants est inscrite dans les gènes de l’association francilienne. Sa cofondatrice, Maïmonatou Mar, trentenaire franco-sénégalaise au sourire étincelant, se destinait à une carrière d’ingénieure en chimie avant de découvrir, « un peu par hasard », le secteur de l’économie sociale et solidaire – elle a fondé l’antenne clermontaise de makesense, plateforme destinée aux entrepreneurs sociaux.

En 2017, sa mère, Aminata Diouf, employée à domicile depuis quinze ans, prend conscience qu’il est « temps que les gardes d’enfants soient outillées, qu’elles s’approprient vraiment le secteur ». La mère et la fille unissent alors leurs forces pour fonder Gribouilli. Une association qui a créé une véritable « communauté professionnelle » apte à partager les « bonnes pratiques » à destination des gardes d’enfants, mais aussi des employeurs.

Aux débuts de la crise du Covid-19, l’association se retrouve seule à prendre à bras le corps la question des conditions sanitaires

Très rapidement, la jeune structure n’a pas hésité à s’adresser également aux décideurs. Aux débuts de la crise du Covid-19, l’association se retrouve seule à prendre à bras le corps la question des conditions sanitaires, face à des syndicats débordés par les licenciements abusifs et un patronat avant tout soucieux de ses propres intérêts.

« On est allées toquer à la porte du gouvernement en disant : les gardes d’enfants font partie des exceptions qui continuent à travailler, elles vont de quartier en quartier, elles peuvent porter le virus n’importe où, on ne peut pas ne rien faire », raconte Maïmonatou Mar.

Après des mois d’inaction, le Conseil national paritaire du dialogue social des salariés et assistants maternels du particulier employeur (CNPDS) a fini par éditer un guide de bonnes pratiques s’inspirant de son travail, approuvé par le ministère du Travail et le ministère de la Santé, pour protéger employées et employeurs contre le virus. Le patronat, hésitant à collaborer avec Gribouilli sur des sujets d’intérêt général, y a pourtant été invité à par de multiples acteurs dont le ministère du Travail lui-même.

« Aujourd’hui, on devient un peu incontournables. On inverse les rôles, alors qu’on vit en HLM, dans des petits appartements et qu’on est hébergées par des maisons des associations », ajoute fièrement Maïmonatou.

Un métier en transformation

Autour de la table, dans les locaux, les éclats de rire ne sont pas rares, au rythme des plaisanteries de Marguerite, la doyenne de l’atelier de formation, un foulard rouge noué autour de ses cheveux. « On est venues ici pour que Monica nous donne du travail ! » lance-t-elle avec humour.

« Gribouilli n’est pas une agence, mais ça nous aide à affronter la réalité à l’extérieur, explique plus sérieusement Albertine. C’est un métier que nous aimons bien. Après, il va finir par nous dégoûter si on ne nous traite pas bien »

Un sentiment d’amertume accentué par les mutations du métier, que le Covid-19 a renforcées : l’extension du télétravail, notamment chez les cadres, mais aussi la numérisation et la raréfaction des offres d’emploi. « On met des annonces sur nounou-top et Yoopies, mais il n’y a pas grand-chose. Ce sont plutôt des sorties d’écoles, des missions courtes », déplore Flora.

Des membres de l’association Gribouilli

© Timothée de Rauglaudre


Aujourd’hui, d’après Maïmonatou Mar, les offres d’emploi commencent à revenir, mais s’accompagnent d’une « explosion de la fragmentation du temps de travail », alors que le secteur de l’emploi à domicile compte déjà 72 % de temps partiels d’après la direction de l’Animation de la recherche, des Études et des Statistiques (Dares).

Face à une demande croissante des parents de recruter directement dans l’association, Gribouilli a décidé de lancer sa propre agence, sous forme d’une coopérative d’activité et d’emploi (CAE), ce qui permettra aux gardes d’enfants d’être « salariées-entrepreneures ». Avec trois cibles privilégiées : les parents dont les enfants présentent des troubles neuro-développementaux (en partenariat avec l’association d’inclusion des enfants autistes Ikigaï), les ménages précaires – dont les gardes d’enfants elles-mêmes – et les demandes d’interventions courtes ou ponctuelles

Le dispositif, unique en son genre, permettra de créer des CDI adaptés aux besoins des nounous, avec une rémunération des temps de transport, chose rare dans l’emploi à domicile.

« On veut montrer qu’on produit énormément de pratiques qu’on a envie de voir adoptées, on montre l’exemple, et on offre un espace où elles-mêmes peuvent être les bosses », résume Maïmonatou Mar, l’air déterminé.





Source [ Alternatives économiques ]