La loi climat et résilience promulguée le 22 août dernier en aura été une nouvelle illustration. Quel que soit le processus d’élaboration de propositions pour lutter contre le changement climatique, celles-ci ont peu de chance de passer le cap de Matignon et de l’Elysée. Ainsi, les mesures issues de la Convention citoyenne pour le climat, qui auraient permis à la France de se mettre sur une trajectoire de respect de ses objectifs actuels, ont subi des filtres multiples pour finir rabotées, reportées voire purement et simplement rejetées.

Pourquoi, des propositions, dont la plupart sont soutenues par une majorité de Français, finissent quasi systématiquement écartées par le Premier ministre et le Président de la République ? Comment expliquer que les ministres de l’Environnement ou de la Transition écologique perdent presque toujours leurs arbitrages alors que l’urgence climatique est clairement établie depuis de nombreuses années et que les impacts sont de plus en plus perceptibles avec leurs effets dramatiques désormais bien visibles ?

Précédents historiques

La question n’est pas nouvelle. Robert Poujade, le premier à occuper la fonction de ministre de l’Environnement, parlait déjà en 1975 dans son livre d’un « ministère de l’impossible ». Corinne Lepage, ministre de l’Environnement du gouvernement Juppé de 1995 à 1997, témoignait également d’une phrase souvent entendue : « On ne peut rien faire, Madame le ministre… ».

En 2007, le Pacte écologique de la fondation Nicolas Hulot pousse Nicolas Sarkozy à changer la donne en créant un grand ministère de l’Écologie, de l’énergie, du développement et de l’aménagement durables, en charge également des transports et de la mer. Ces compétences élargies donnent enfin des leviers pour agir. Jean-Louis Borloo, n°2 du gouvernement, semble avoir alors davantage les coudées franches. Il pilote le Grenelle de l’environnement qui aboutit à 268 engagements. Hélas, après une validation des grandes orientations dans la loi Grenelle 1, la mise en œuvre opérationnelle patine et, suite notamment à la montée en puissance d’EELV lors des élections européennes de 2009, la dynamique est stoppée avec la fameuse déclaration de Nicolas Sarkozy : « l’environnement, ça commence à bien faire ».

« J’ai été aux manettes de commandes qui ne tiraient sur rien, qui ne commandaient rien », témoigne Nicolas Hulot

Avoir un grand ministère n’est donc pas suffisant. D’une part, il ne prend pas en compte les enjeux agricoles qui sont pourtant un volet essentiel d’une politique climatique et environnementale. D’autre part, même si les transports, par exemple, dépendent officiellement de ce ministère, les ministres ou secrétaires d’Etat en charge de ce portefeuille ont rarement considéré l’enjeu climatique sérieusement. Et le ministre actuel en est malheureusement une caricature, vantant sur TikTok un avion électrique pour décarboner le secteur aérien alors que cette technologie ne pourra concerner que des vols courts et avec un nombre très limité de passagers. Avec lui, le kérosène a malheureusement encore un avenir radieux ! Résultat, les émissions de gaz à effet de serre liées aux transports n’ont pas baissé, hors Covid, depuis deux décennies.

Pourtant, même dans les domaines directement couverts par le ministère de l’Ecologie, les marges de manœuvre sont très limitées. Delphine Batho, ministre du gouvernement Ayrault, en a fait les frais. Elle raconte en 2014 dans son livre intitulé Insoumise que, souhaitant mettre en place des propositions issues du débat national sur la transition écologique, elle est convoquée à un dîner à Matignon avec les patrons des grandes entreprises de l’énergie pour un recadrage en règle. Elle finira remerciée après avoir critiqué les coupes prévues dans le budget de son ministère.

Plus récemment, Nicolas Hulot, n°2 du gouvernement d’Édouard Philippe, a été confronté à l’écart flagrant entre sa position hiérarchique élevée et son poids réel dans l’exécutif. Dans une interview pour BFMTV en août, il témoigne : « J’ai été aux manettes de commandes qui ne tiraient sur rien, qui ne commandaient rien. Toute décision devait passer par Matignon ou l’Élysée. » Car finalement toute décision doit passer les fameuses RIM, les réunions interministérielles. Le ou la ministre de l’Ecologie y défend ses mesures. Le plus souvent, les représentants de Bercy ou du ministère de l’Agriculture s’y opposent… et dans 90 % des cas, Matignon suit l’avis de ces derniers.

Hors-sujet

Pourquoi ces arbitrages quasiment systématiques contre le climat ? Dans son livre récent Impressions et lignes claires, co-écrit avec Gilles Boyer, Édouard Philippe évoque pourtant la dette climatique comme l’un de ses deux sujets d’« angoisse permanente », avec la dette financière. Mais il ne démontre pas sa connaissance du sujet quand il évoque les solutions : alors que les premiers secteurs émetteurs de gaz à effet de serre en France sont les transports, l’industrie et l’agriculture, il se concentre sur la production d’électricité et vante le nucléaire.

Un hors-sujet malheureusement fréquent dans la classe politique, alors que la production d’électricité ne représente que 5 % des émissions de gaz à effet de serre en France et que personne n’envisage autre chose que de réduire encore ces émissions, et ceci avec ou sans nouveaux EPR (RTE étudie actuellement 6 scénarios d’avenir de notre système électrique qui permettent d’aller vers la neutralité carbone, 3 d’entre eux avec de nouveaux EPR et 3 autres tendant vers le 100 % énergies renouvelables). Il indique par ailleurs dans le documentaire « Édouard, mon pote de droite » que la réalité de la vie de Premier ministre c’est « en permanence des coups de fil, des notes, des réunions, des déplacements, des contraintes, des mauvaises nouvelles, des polémiques, des départs à l’Assemblée (…) des contraintes qui s’appliquent dans tous les sens ». Le quotidien, la quantité énorme de décisions à prendre, la plupart très techniques, empêcherait donc de prendre en compte les enjeux de long terme.

Absence de cap

C’est certainement une partie de la réponse, mais elle ne doit pas occulter le point central : les convictions et les priorités du duo Président-Premier ministre. Depuis des décennies, aucun cap n’est réellement fixé pour une évolution climato-compatible des grands secteurs émetteurs que sont les transports, l’industrie et l’agriculture, aucune vision de la transformation de ces secteurs. Les acteurs rencontrés tout au long du mandat sont davantage les chefs d’entreprises, peu enclins au changement, que les défenseurs du climat. Les ONG ont très rarement l’occasion d’échanger avec le président de la République ou le Premier ministre. Les scientifiques du climat ne sont pas mieux lotis. Et l’urgence climatique devient finalement un bruit de fond lointain, voire un argument de vente pour certaines technologies nationales, mais pas l’épine dorsale d’une politique gouvernementale.

2022 devra apporter un changement profond dans la manière dont les politiques s’emparent du climat

Pourtant, le récent rapport du Giec et les catastrophes liées au changement climatique de cet été nous rappellent qu’il est irresponsable de reporter à plus tard. 2022 devra apporter un changement profond dans la manière dont les politiques s’emparent du climat. Comment concrétiser ce changement ? Faut-il un vice-Premier ministre en charge du long terme ? Peut-être, mais cela ne fonctionnera que si le duo président de la République – Premier ministre porte une vision forte des transformations nécessaires pour préserver un monde vivable pour tous et partage une détermination à toute épreuve.

Cela passera aussi par une meilleure prise en compte des enjeux climatiques dans tous les secteurs concernés et toutes les grandes décisions : évaluations de la cohérence des projets de loi avec les budgets carbone, suivi beaucoup plus strict des émissions de gaz à effet de serre et du respect des budgets carbone, etc. Cela devra également se traduire par une autre manière de faire de la politique afin d’embarquer l’ensemble de la société et des acteurs concernés : des décisions qui viennent moins d’« en haut » et un dialogue renforcé avec la société civile et les citoyens pour élaborer ensemble des mesures d’accompagnement afin de ne laisser personne au bord du chemin.

Une récente étude montrait que le dérèglement climatique est la première source d’inquiétude des Français. Pour autant, depuis des décennies, cet enjeu, très présent dans la communication des politiques, est systématiquement balayé dans les arbitrages de l’exécutif. C’est probablement l’une des raisons du rejet ambiant de la classe politique et de l’abstention croissante, en particulier chez les jeunes. L’enjeu des élections de 2022 sera de sortir de calculs politiciens et de remettre les préoccupations des Français, en particulier le climat, au cœur des politiques.





Source [ Alternatives économiques ]