En 123 avant notre ère, les Romains triomphent des Gaulois de Provence – les Salyens – et, cinq ans plus tard, fondent la colonie de Narbo Martius, c’est-à-dire Narbonne. Ils cherchaient avant tout à sécuriser le passage des légions d’Italie vers l’Espagne romaine, mais la conquête de la Gaule méditerranéenne donna aussi le coup d’envoi à sa romanisation. À quel rythme ? La reconstitution des enduits peints de la maison de la Harpiste, au Musée départemental Arles antique, nous livre à cet égard un indice coloré : ces fresques typiques du IIe style pompéien prouvent qu’avant la guerre des Gaules (58-50), un riche Italien se sentait assez en confiance sur la rive occidentale du Rhône pour y faire construire une maison luxueuse par des artisans venus spécialement d’Italie.

La maison de la Harpiste est une maison romaine découverte à la Verrerie, à Arles, dans le quartier de la Trinquetaille. Sur ce site d’une vieille usine de verre à bouteille de la fin du xviiie siècle, plusieurs fouilles ont révélé dès les années 1980 un quartier d’habitation datant iie siècle de notre ère. En 2013, Marie-Pierre Rothé et son équipe du Musée départemental Arles antique ont été envoyés sur les lieux pour poursuivre les travaux et ont eu la surprise d’y découvrir une maison romaine bien plus ancienne, dont ils ont pu fouiller une partie. Outre une fraction de l’atrium, c’est-à-dire de l’espace central de la maison ouvert aux visiteurs, ils ont mis au jour deux pièces, dont les enduits peints étaient bien conservés sur plus de 1 mètre de hauteur. L’association de fragments reconstituant en partie une harpiste en train de jouer inspira le nom adopté aujourd’hui pour cette demeure : la maison de la Harpiste.

enduits peints origine du nom de maison de la Harpiste.

Les fragments d’enduits peints à l’origine du nom de maison de la Harpiste.

© Julien Boislève/Inrap

Selon les constatations des archéologues, la structure de base de cette maison était formée de murs en pierres maçonnés à l’italienne, s’élevant de 2,5 mètres de profondeur jusqu’à 1 mètre au-dessus du sol, et prolongés en briques d’adobe, c’est-à-dire d’un mélange séché de paille et de terre. Lors de la destruction de la maison, ces murs en brique furent incendiés afin d’obtenir facilement un remblai. On cherchait manifestement à surélever le sol afin d’implanter de nouveaux bâtiments plus loin de la nappe phréatique. Au cours de cette destruction rapide, les enduits peints encore en très bon état qui décoraient les murs des pièces furent fracturés en de multiples plaques, que les archéologues ont retrouvées.

Les quelque 800 caisses ainsi remplies constituent un trésor culturel rare, puisque seulement une vingtaine de décors de IIe style pompéien sont connus en France, et aucun n’est aussi bien conservé et aussi complet que celui de la maison de la Harpiste. C’est pourquoi, en avril 2021, l’Inrap et le Musée départemental Arles antique ont lancé un projet de remontage des fresques, dirigé par Julien Boislève, toichographologue – c’est-à-dire spécialiste des enduits peints – à l’Inrap. Planifié jusqu’en 2023, ce travail consiste d’abord à nettoyer les plaques d’enduit – il faut environ une journée par caisse, confie Julien Boislève – et, si nécessaire, à les consolider. Le remontage peut ensuite commencer en disposant les fragments au sein de larges bacs emplis de sable. Observant patiemment les fragments, les chercheurs s’imprègnent de leurs formes et tentent progressivement de les réassembler. « Une très bonne mémoire visuelle joue un rôle essentiel », souligne Julien Boislève.

Restauration des enduits peints de la Verrerie au laboratoire du Musée Départemental Arles antique

Les chercheurs relèvent sur des films transparents les enduits peints déjà remontés.

© Remi Benali/INRAP

Une fois les panneaux remontés, Patrick Blanc et le service de restauration du musée, qu’il dirige, consolident les revers des fragments avant de les assembler sur un nouveau support. Ensuite, la restauration proprement dite, c’est-à-dire un minutieux nettoyage et le comblement des parties manquantes, voire – si cela est indiqué – la suggestion du décor manquant par quelques traits, pourra se dérouler.

En attendant, les restaurateurs du musée tentent de résoudre un problème : éviter le noircissement du cinabre. Ce pigment minéral composé de sulfure de mercure (provenant d’un gisement espagnol) fournissait en effet aux peintres romains un très beau rouge vermillon, mais il a l’inconvénient de noircir petit à petit à la lumière. Les Romains n’ignoraient pas ce phénomène, et ne réalisaient les décors peints avec du vermillon – comme ceux de la villa des Mystères, à Pompéi – que dans des pièces aveugles ou peu éclairées. Les restaurateurs du musée départemental Arles antique mènent des analyses et des essais pour déterminer les meilleures conditions pour exposer ces enduits peints au public.

Fresque de la maison de la Harpiste à Arles.

Un fragment de fresque de la maison de la Harpiste encore en place.

© J. Boislève/Inrap

Pour le moment, les décors d’une première pièce de 17 mètres carrés – chambre ou salle à manger – ont été remontés. Des fragments noircis rappellent l’incendie, et des bandes carbonisées sur le bord attestant de la présence passée du cadre de bois d’une porte ou d’une fenêtre. Les imitations en trompe-l’œil de panneaux de marbre, de colonnes et d’autres éléments architecturaux ainsi que l’emploi abondant du cinabre sont caractéristiques du IIe style pompéien. Pour autant, les décors de la deuxième pièce – une pièce d’apparat – sont plus riches encore, puisqu’ils représentent des personnages de grandes tailles, dont la harpiste. Ces observations invitent à situer la construction de la maison dans la première moitié du ier siècle avant notre ère, ce que corrobore le type des céramiques trouvées dans la demeure, qui datent de 70 à 50 avant notre ère, donc juste avant ou pendant la guerre des Gaules.

Ainsi, avant l’établissement de la colonie romaine d’Arles, un Romain aisé construisit sa luxueuse maison dans la campagne, sans doute encore non urbanisée, qui se trouvait en face d’Arelate – « marges de l’étang » en Gaulois –, une Arles encore très gauloise. La romanisation de la région de la future Colonia Julia Paterna arelate sextanorum, l’Arles romaine, battait déjà son plein au début du ier siècle avant notre ère.





Source [ Pour la science ]