Où est la peste médiévale, en Chine, et comment analyser le grand fracas des ruptures politiques après 1350 ? Quels sont également les silences de la documentation concernant la peste, en Inde? S’interroge l’historien Patrick Boucheron. Enfin, de quelle façon l’intensité des relations entre l’Egypte, le Yémen et la Corne de l’Afrique pose-t-elle le problème, largement irrésolu, de l’intégration du continent africain dans le monde de la peste ?

Patrick Boucheron, titulaire de la chaire Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIᵉ-XVIᵉ siècle, analyse cours après cours, en dialogue avec les méthodes des historiens, les nouvelles approches de la peste noire qu’apportent « les progrès conjoints de l’archéologie funéraire et de l’anthropologie, mais aussi de la microbiologie et des sciences de l’environnement ». 

Dans le cadre de sa série pour Arte, « Quand l’histoire fait dates », Patrick Boucheron a consacré un épisode à la pandémie, intitulée « 1347 : La peste noire ». 

« Quand la peste revient en 1347, explique le médiéviste, c’est une force inconnue, qui en cinq ans, jusqu’en 1352, fait entre 25 et 45 millions de morts en Europe. On l’appelle ‘pestilence’, ou ‘grande mortalité’, rappelle-t-il. « On parlera plus tard de « mort noire », puis de « peste noire ». « Un tiers de la population européenne est décimé ». « C’est la plus terrible catastrophe que le Moyen Âge ait connu », souligne Patrick Boucheron avant d’indiquer :  « Je vais peut-être vous étonner, mais c’est un événement massif qu’on connaît très bien, mais qu’on déduit davantage qu’on ne le connaît, c’est-à-dire, ce qui documente la peste noire, en Europe, c’est le silence qu’il produit dans les archives ». 

Et de silences, il sera beaucoup question, aujourd’hui.

Dans le cours précédent, Patrick Boucheron a tenté de reconstituer les routes de la peste en Eurasie depuis la plaque tournante que constitue la Horde d’Or, royaume turco-mongol, un khānat fondé dans les plaines russes, au nord de la mer Noire et de la Caspienne. Ce cours s’est achevé sur la carte de Julien Loiseau, intitulée, « Les routes de la peste noire », dans l’Atlas Global de Patrick Boucheron, Christian Grataloup et Gilles Fumey en 2014. 

« Le monde de la peste s’étale de manière réticulaire sur toutes les routes de l’Ancien monde », notait Patrick Boucheron. « Il s’étoile » et « s’étiole également en ses marges — parce que nos connaissances s’y évanouissent. 

« La carte historique de la diffusion de la peste ne comportait que deux blancs : le Béarn et la Bohème. Celle de l’histoire-monde, soulignait le médiéviste, bute sur trois problèmes immenses, démesurés à vrai dire tant les enjeux sont énormes les hypothèses fragiles : la peste a-t-elle frappé la Chine, l’Inde et l’Afrique ? »

Aujourd’hui, Patrick Boucheron se demande si l’on doit et si l’on peut combler les blancs de la carte de la diffusion de l’épidémie en Eurasie ? Il revient aussi à sa question initiale et « obsédante » autour du « défi narratif » que pose la peste noire : 

« qui racontera cette histoire, et depuis où, à quelle hauteur, en quel endroit du monde? »

Nous voici confrontés à bien des questions et des silences bien énigmatiques…

Nous gagnons le Collège de France le 16 mars 2021, pour le cours de Patrick Boucheron, aujourd’hui « Histoire de ses silences : le Tout-Monde de la peste »





Source [ France culture ]