Aujourd’hui, la plus grande étendue d’eau enclavée dans des terres est la mer Caspienne, en Asie occidentale, avec une superficie de 371 000 kilomètres carrés. Mais la mer Caspienne n’est qu’une relique d’une mer beaucoup plus grande, la Paratéthys, qui s’étendait des Alpes orientales jusqu’au Kazakhstan actuel durant le Miocène supérieur, il y a entre 11,6 et 6,7 millions d’années. À son apogée, sa surface a atteint 2,8 millions de kilomètres carrés, pour un volume de 1,77 million de kilomètres cubes. Il s’agit de la plus grande mer fermée dont on a trouvé la trace dans le registre géologique. La Paratéthys, qui faisait initialement partie de l’ancien océan Thétys, en a été séparée lors de la formation des chaînes de montagnes d’Europe centrale il y a 11,6 millions d’années. L’histoire de cette mer d’eau saumâtre et son lien avec l’histoire climatique et biologique de l’Eurasie durant cette période restaient mal connus. Dan Valentin Palcu, de l’université d’Utrecht, aux Pays-Bas, et ses collègues viennent de reconstituer les grandes étapes de cette histoire.

Les chercheurs ont utilisé des données sédimentaires et paléomagnétiques (les variations du champ magnétique passé de la Terre enregistrées dans les roches) pour caractériser et dater avec précision les changements subis par le lac géant. D’après ces résultats, au cours du Miocène supérieur, le niveau de la mer Paratéthys a connu une alternance de quatre baisses importantes (ou régressions) entrecoupées d’augmentations (ou transgressions). Cette instabilité s’explique par la configuration géographique du lac : coupé des océans, il était beaucoup plus sensible aux épisodes arides.

Lors de la première régression, entre 9,75 et 9,6 millions d’années, la mer Paratéthys a vu son niveau baisser de 230 mètres. Cet épisode a entraîné un effondrement de la faune du lac, caractérisé par la disparition de nombreux groupes endémiques. Le deuxième intervalle de régression a suivi peu après, entre 9,5 et 9,3 millions d’années. La troisième régression, entre 9,0 et 8,7 millions d’années, est caractérisée par une baisse de 100 mètres du niveau de la mer. Enfin, entre 8,3 et 7,65 millions d’années, au cours de sa quatrième régression, la plus sévère, la mer Paratéthys a vu son niveau baisser de 250 mètres. Elle a alors perdu un tiers de son volume et 70 % de sa surface.

Pour mieux comprendre la dynamique de ces régressions, les chercheurs ont établi un modèle 3D d’évolution de la mer intérieure au cours de la régression maximale. Leurs résultats suggèrent que la Paratéthys s’est fragmentée en plusieurs bassins séparés par des bandes de terres émergées, formant alors un ensemble de bassins périphériques d’eau douce alimentés par les précipitations entourant un bassin central d’eau salée. Ce dernier était situé à l’emplacement l’actuelle mer Noire et était alimenté par les rivières des bassins périphériques. Ce bassin central était le plus affecté par l’aridité, car les entrées d’eau étaient trop faibles pour compenser l’évaporation, d’où une augmentation de sa salinité (d’environ 1,2 % avant la régression, elle est montée jusqu’à 3,28 %).

Ces variations du niveau de la mer Paratéthys ont conditionné l’évolution des paysages d’Eurasie à cette époque. Dans les zones émergées pendant les régressions mais immergées lors des périodes de remontée du niveau, la forêt n’avait pas le temps de se développer de façon permanente. La végétation y était donc plutôt herbacée ou arbustive. Cette période d’instabilité est par ailleurs corrélée avec une disparition progressive des forêts denses, une ouverture des paysages et des épisodes de sécheresse en Europe et en Asie.

Les liens de cause à effet entre variations climatiques et régressions de la Paratéthys restent à élucider. Ce qui est certain, c’est que la recomposition des paysages au Miocène supérieur a entraîné une modification de la faune de la région. D’une part, les changements environnementaux ont mené à la disparition de la faune de milieu humide locale et à l’arrivée d’animaux venus de Méditerranée et d’Asie (comme les muridés, un groupe de rongeurs). D’autre part, en période de régression, l’émergence de bandes de terres entre les sous-bassins de la Paratéthys a favorisé le passage de mammifères d’Asie centrale vers l’Europe, ce qui a bouleversé l’organisation des réseaux trophiques sur le continent.





Source [ Pour la science ]