Quand il s’agit de cuisiner la truffe, on manque rarement d’imagination. Mais il en faut aussi pour la faire se reproduire. Ce champignon réputé des gastronomes a la particularité de pousser sous terre, nourri par des racines d’arbres comme le chêne ou le noisetier. Faute d’être dispersées par le vent, les spores contenues dans la truffe doivent compter sur les animaux qui les consomment et qui les digèrent pour les disséminer dans la nature. La paroi épaisse des spores peut en effet résister à un passage à travers un tube digestif. On sait déjà depuis longtemps que des mammifères comme le sanglier ou la souris s’acquittent de cette tâche, mais ils ne sont pas les seuls à consommer des truffes en grande quantité. Des chercheurs de l’université de l’Aquila, en Italie, et du Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, sous les directions de Franscesca Ori et Marc-André Selosse, se sont penchés sur le rôle qu’occupait un autre de ces animaux mycophages : la limace.

L’équipe franco-italienne a étudié des colonies de truffe blanche d’été (Tuber aestivum) et de truffe de Bourgogne (Tuber uncinatum), en inoculant leurs spores dans des pots où avaient été semés des glands de chênes. Les chercheurs ont comparé le développement des champignons, selon qu’ils avaient au préalable traversé ou non le tube digestif de souris domestiques ou celui de limaces de l’espèce Deroceras invadens. Après un premier mois, seuls les semis issus de matières fécales de limaces avaient déjà constitué, dans de rares cas, une mycorhize, l’organe mixte résultant de la symbiose entre le champignon et la racine de l’arbre.

Après trois mois, on obtient des mycorhizes quel que soit le parcours des spores, mais dans des quantités bien inégales. Les spores que les limaces avaient digérées colonisaient plus de 35 % des racines, bien mieux que les 15 à 20 % obtenus après un passage dans un rongeur. Quant à celles qui ont échappé à toute digestion, elles s’associaient à seulement 10 % des racines.

De fait, les spores de Tuber aestivum ayant séjourné dans les entrailles des limaces en reviennent transformées. La paroi externe de la spore a été bien plus dégradée que celle des spores digérées par les souris : elle est plus rigide, plus rugueuse, mais aussi plus poreuse. Des enzymes spécifiques aux limaces expliquent probablement ces altérations, même si le processus chimique en cause est encore mal connu. La radula, la langue des limaces qui agit comme une râpe sur sa nourriture, soumettrait aussi plus efficacement les spores aux actions des enzymes. Quoi qu’il en soit, l’attaque de la paroi contribuerait à faciliter la germination des spores.

Les chercheurs montrent aussi que les entrailles des limaces ramassées sur des truffières renferment souvent des spores de truffes en abondance. Cela suggère que les mollusques ont un rôle plus important qu’on ne le leur prêtait dans le cycle de vie des truffes. Les gastéropodes agiraient en disperseurs à courte portée, expliquant du même coup les différences génétiques des truffes observées sur de courtes distances : si les mammifères étaient les seuls à répandre les spores, la diversité génétique des truffes serait plus homogène, du fait des longues distances qu’ils peuvent parcourir. Mais sangliers, souris ou limaces, le tube digestif dans lequel nous préférons voir passer les truffes reste le nôtre !





Source [ Pour la science ]