C’était le 20 janvier 2021, jour d’investiture du président Joe Biden, à Washington. La jeune poétesse Amanda Gorman s’avançait à la tribune et récitait un poème en forme d’ode à la reconstruction et à la réconciliation, The Hill We Climb, (La Colline que nous gravissons). 

Dans le monde entier, des éditeurs acquirent les droits d’un choix de poèmes de la jeune femme pour faire découvrir ses vers. Aux Pays-Bas, l’éditeur Meulenhoff confia la traduction à une jeune auteure, Marieke Lucas Rijneveld. C’est alors qu’une journaliste noire néerlandaise, Janice Deuil, regretta dans un article le choix « incompréhensible » à son sens d’avoir confié ce travail à une auteure blanche

Comment les traducteurs et les traductrices vivent-ils la responsabilité qui leur incombe, et qui est lourde ? Quels dilemmes, quelles sensations les traversent ? Comment expérimentent-ils la confrontation des langues dans leur pratique ?

C’est avec ces questions en tête que nous avons choisi les archives que vous allez entendre durant cette nuit consacrée à la traduction. Ces archives sont ponctuées par des entretiens avec Tiphaine Samoyault et Emmanuel Lascoux, helléniste spécialiste d’Homère, traducteur, récitant, pianiste et écrivain.

Premier entretien de la nuit avec Tiphaine Samoyault, directrice d’étude à l’EHESS, romancière et essayiste, auteure de l’essai Traduction et violence dans lequel elle réintègre la part de violence inhérente à toute opération de traduction : 

Cette violence, dans la pratique, tous les traducteurs la connaissent. La traduction n’est pas une pratique tranquille : on se bat avec sa langue et avec le texte que l’on traduit. Il y a quelque chose de la guerre des langues qui se joue…

Les traductions dans l’histoire ont pu accompagner des violences historiques à l’égard de l’altérité. La traduction est l’un des outils de la colonisation, de la domination, de l’appropriation. (…) L’histoire de la traduction des poèmes d’Amanda Gorman est au cœur de conflits idéologiques. 

Elle revient sur la polémique aux Pays-Bas, mais aussi en France, à propos de cette traduction des poèmes d’Amanda Gorman. Selon elle, « on ne traduit pas sans contexte » :

Il arrive que, pour bien traduire, on doive partager, connaître certaines expériences. On ne traduit pas sans son corps, sans sa vie, et le discours selon lequel la traduction serait essentiellement une pratique de l’altérité est un discours que je récuse. Il est universaliste et décontextualisé et ce discours ne prend pas en compte le fait qu’il y a beaucoup de contresens culturels. Beaucoup de mauvaises traductions se sont faites dans la méconnaissance totale de « l’autre » que l’on traduisait. 

  • Par Mathilde Wagman
  • Réalisation : Virginie Mourthé
  • Avec la collaboration de Hassane M’Béchour
  • Rédaction web : Sandrine England, Documentation sonore de Radio France
  • La Nuit de la traduction – Entretien 1/3 avec Tiphaine Samoyault (1ère diffusion : 03/10/2021)





Source [ France culture ]