Elle s’affaire activement, la petite épeire de l’Opuntia (Cyrtophora citricola). Peu à peu, l’industrieuse araignée tisse sa toile, faisant apparaître une grande nappe maintenue par deux réseaux de fils, l’un au-dessus, l’autre au-dessous. Le nombre de mailles est impressionnant, et l’on croit voir une sorte de tissu serré, qui sous l’effet des tensions, adopte une forme de dôme ou d’entonnoir. C’est fini. Une proie heurtera bientôt les fils de soutènement et tombera sur la nappe sous laquelle se tient l’arachnide, prêt à piquer de ses crochets (les chélicères) son futur dîner qu’il emmaillotera consciencieusement. Il faut faire vite, car aucun fil n’est gluant et ne peut donc retenir longtemps la victime.

L’espèce, d’environ un centimètre, est fréquente en Afrique, en Asie, en Australie et s’observe depuis quelques années dans le Sud de la France, par exemple en Corse et sur la Côte d’Azur où elle a été introduite accidentellement. Mais celle qui nous préoccupe était dans un laboratoire, celui de Markus Buehler, professeur à l’institut de technologie du Massachusetts, et elle a tissé sa toile sous les feux d’un laser qui l’a scannée en deux dimensions, tout au long de son ouvrage ! Un algorithme s’est ensuite chargé de rassembler le tout dans un modèle tridimensionnel de la toile à mesure qu’elle était élaborée. Pour quelles raisons ? Celles-ci ont été présentées le 12 avril lors d’une conférence organisée par la Société américaine de chimie (l’ACS).

Le projet, mené en collaboration avec l’artiste argentin Tomás Saraceno, dont beaucoup de travaux ont pour inspiration les araignées, et la doctorante Isabelle Su, a consisté à chaque étape à mettre en musique la toile de l’épeire de l’Opuntia afin de mieux comprendre le processus de sa construction. La reconstitution informatique permet d’attribuer des fréquences sonores aux fils en fonction de leur tension, créant ainsi autant de notes que l’on peut combiner en des mélodies rendant compte de la structure de la toile. En d’autres termes, on fabrique une sorte de harpe arachnéenne ! Au-delà de l’idée artistique, ce projet a d’autres finalités.

D’abord, il offre la possibilité d’explorer de façon sonore la dynamique du tissage de la toile. C’est une nouvelle approche dont peuvent s’emparer les éthologues. Pour mieux pénétrer l’univers de l’araignée, un environnement en réalité virtuelle a également été conçu où se mêlent informations visuelles et musicales qui, en se complétant, aident à mieux comprendre la structure de la toile.

Ensuite, selon Markus Buehler, l’édification de la toile, qui se fait sans support préalable, serait utile pour concevoir de nouvelles imprimantes 3D, qui fonctionneraient à la façon des araignées.

Enfin, le physicien imagine même pouvoir converser avec l’animal. De fait, celui-ci, dépourvu d’une bonne vue, vit dans un monde de vibrations. L’équipe du projet a ainsi enregistré celles produites lors de différentes activités, comme communiquer avec les congénères (l’espèce est effectivement semi-sociale, plusieurs araignées pouvant édifier des toiles connectées) ou attirer un partenaire sexuel. L’objectif serait d’émettre à travers la toile des signaux, des rythmes, dans l’espoir d’obtenir une réponse, en un mot d’échanger avec l’épeire… Pratique lorsqu’il s’agira de dire à une araignée de ne pas nous mordre !





Source [ Pour la science ]