Dès la sortie de la gare de Lecce, une odeur de feu flotte dans l’air et vous prend la gorge sous le soleil matinal. « C’est la campagne qui brûle », lance le chauffeur de la navette locale.

Dernière manifestation de la « malédiction du Salento », région méridionale du talon de la botte italienne, les champs d’oliviers ravagés par la Xylella Fastidiosa n’ont cessé de s’enflammer cet été. Les pompiers dénombraient déjà 400 demandes d’interventions en mai et plusieurs milliers à la fin août.

Une cinquantaine de kilomètres au sud de Lecce, les communes d’Alliste et de Racale ont été parmi les premières touchées par la bactérie tueuse, qui sévit depuis 2013. Le long de la route nationale qui y mène, c’est un paysage de désolation qui défile sous un soleil de plomb : de part et d’autre, de longues rangées d’oliviers secs aux branches nues, qui se tendent vers le ciel telles des mains crochues. Certains champs ne sont plus qu’enfilades de larges souches d’arbres, coupés à ras.

Car, faute de remède pour sauver les arbres, la région recommande d’abattre les arbres malades afin de ralentir l’expansion du désastre. La bactérie, importée du continent américain, est véhiculée par un insecte, la sputacchina, sorte de petite mouche qui se nourrit de la sève brute du xylème. Elle se propage d’arbres malades en arbres sains, empêchant la sève et l’eau de circuler, provoquant ainsi le désormais tristement célèbre « complexe du dessèchement rapide de l’olivier » : celui-ci commence par quelques rameaux isolés et remonte vers le tronc, jusqu’à ce que l’arbre finisse par mourir, assoiffé.

Ici, du carabinier au coiffeur, chacun possède un bout de terrain avec des oliviers, hérité d’un ou une aïeule, et les oliveraies occupent 60 % des terres agricoles. Avant l’arrivée de la Xylella chacun, dit-on, venait le week-end entretenir son champ, afin d’y préparer la future récolte d’olives. De quoi assurer la consommation familiale annuelle en huile, et dégager un petit revenu avec le surplus. Désormais, tous le disent, « ça n’en vaut plus la peine ».

« J’ai perdu environ mille arbres. C’est la cinquième année que je dois acheter de l’huile, car je n’ai plus de récolte », déplore Gino, un homme de 83 ans qui en paraît vingt de moins.

Conséquence, de nombreux champs sont laissés à l’abandon, et les hautes herbes qui y poussent au printemps, une fois séchées par le soleil, en font des terrains propices à la propagation d’incendies.

« Le paysage « lunaire » du Salento est en train de devenir le cercle infernal de Dante, où les flammes se propagent à cause de la négligence des champs pleins de broussailles et de mauvaises herbes sèches, réduisant les oliviers à des torches géantes », avertissait déjà en mai Savino Muraglia, le président de Coldiretti Puglia, une association représentant plus de 50 000 exploitations agricoles régionales.

Abandonnés par leurs propriétaires à cause de la bactérie qui ravage la région, les oliveraies sont envahies par les herbes sèches, très inflammables. Quand un incendie se déclare et que le vent se soulève, les flammes se propagent d’un champs à l’autre, consumant sur leur passage les arbres malades. 

Photo © Margot Vermeylen


« Cette année c’est un vrai désastre. Tout l’été j’ai appelé les pompiers, et j’ai vécu dans l’angoisse qu’un feu se propage jusque chez moi », se désole Liliana Comitale, une Milanaise de 76 ans qui vit dans le Salento depuis près d’un quart de siècle. Sa maison, située sur les hauteurs de la commune et entourée d’une centaine d’oliviers, offre une vue jusqu’à la mer turquoise, trois kilomètres plus loin.

« Avant, je voyais une marée d’arbres depuis chez moi. Maintenant, j’ai l’impression que des maisons apparaissent partout. En fait, ce sont les arbres qui les entouraient qui ont disparu, séchés ou brûlés. »

Malgré ses nombreux appels, rares sont les fois où les pompiers se sont déplacés : « On me dit qu’il n’y a pas assez de personnel. Même quand un feu a débordé sur mon terrain, poussé par le vent, j’ai dû appeler un ami pour m’aider à l’éteindre. »

En sous-effectif chronique, les pompiers sont secondés par les carabiniers et des associations locales de protection civile, composées de bénévoles. « Il n’y a que cinq camions pompiers pour toute la province de Lecce, soit 2 799 km², alors c’est nous qui nous chargeons du premier contrôle », explique Francesco Manfreda, maréchal-major des carabiniers d’Alliste.

Tant que le feu ne déborde pas du terrain duquel il est parti, et qu’aucune vie humaine n’est en danger, pas la peine d’appeler les pompiers. « De toute façon, souvent, ils ne viennent pas », reconnaît le maréchal-major. Lui aussi a perdu ses 110 arbres séculaires – qui, de toute manière, n’intéressaient pas ses trois enfants, partis étudier dans le nord du pays.

Une chaleur à crever

La chaleur estivale a été d’une intensité sans précédent dans le sud de l’Italie, reflet du dérèglement climatique en cours dans le bassin méditerranéen. La plus haute température jamais observée sur le vieux continent a été enregistrée à Syracuse, en Sicile, le 11 août : 48,8 °C.

Dans la province de Lecce, les mois d’été ont présenté une anomalie globale de + 1,94 °C par rapport à la période 1991-2020, selon le centre météorologique privé SuperMeteo, et ont subi de nombreux autres pics de 40 °C tout au long du mois d’août.

De l’avis unanime des Salentins, les étés y sont désormais plus chauds, mais surtout plus longs et plus secs. « Le climat a changé. Il y a deux ans, on s’est baigné le 5 décembre. Vous imaginez ? C’est le chaos », raconte Francesco Manfreda, que ce souvenir laisse mi-amusé, mi-inquiet.

Ce réchauffement global est exacerbé par la perte du couvert végétal, comme l’explique Stefano Schito, un technicien agricole de 38 ans :

« Avant, l’été il faisait chaud, mais pas autant. Quand j’étais gamin, on allait à Gallipoli en mobylette en fin d’après-midi et, sur les routes de campagnes, il faisait frais, très frais même. On devait mettre une veste ! Les vieux arrosaient leurs champs et les arbres gardaient l’humidité. Maintenant, la chaleur reste étouffante, même en fin de journée, car les arbres ne sont plus là pour garder l’humidité, et les roches et la terre nue emmagasinent toute la chaleur. »

Autre conséquence, l’érosion des sols par le vent et l’eau devrait s’exacerber dans la péninsule, selon une étude récente menée par des chercheurs de l’université de Wageningen. Privés de l’ombre du couvert des arbres séculaires qui stabilisait la température de l’air et du sol dans les oliveraies, de nombreux autres végétaux meurent eux aussi, entraînant à leur tour la perte de couverture du sol et donc sa détérioration.

Le phénomène est aggravé par d’autres facteurs de stress, notamment le feu, avertit l’étude. « Si rien n’est fait, dans quelques années, ici, ça sera le désert. De la roche et de la terre sèche, rien de plus », alerte Stefano Schito.

Comment tous ces incendies naissent-ils ? « Plus de 90 % des feux sont causés par l’être humain, volontairement », assure le maréchal-major Manfreda. Certains mettent le feu à leurs champs « par désespoir », précise-t-il. Mais ce sont surtout les traditions qui ont la vie dure :

« Dans le temps, le feu était vu comme un outil pour nettoyer les champs. Cette mentalité perdure encore, certains vieux rassemblent les mauvaises herbes au centre de leur terrain, y mettent le feu et puis s’en vont. Il suffit que le vent se soulève et les flammes se répandent sans que personne ne s’en rende compte », rapporte Liliana Comitale.

La région interdit pourtant tout feu, même « maîtrisé », du 15 juin au 15 septembre, sous peine d’amende pénale. Tous les propriétaires d’oliveraies doivent également avoir éliminé les mauvaises herbes avant la date du 10 mai de chaque année. Cependant, dans les faits, très peu de contrôles sont effectués, et encore moins d’amendes mises, rendant les lois régionales peu dissuasives.

Autrefois, les arbres séculaires se montraient résistants au feu. Désormais secs, victimes d’une bactérie qui les prive d’eau et de sève, ils s’embrasent rapidement, se consumant parfois pendant plusieurs jours. 

Photo © Marie Christine Tossens


Se joue également une rivalité, qui rappelle celle que connaissent bien les populations du Sahel, entre pastoralisme et agriculture.

« Vers 11 heures du matin, quand les campagnes sont vides, on voit souvent trois ou quatre colonnes de fumée s’élever en même temps. C’est un berger qui disperse des carrés allume-feu depuis la fenêtre de sa voiture, afin de brûler les herbes sèches. Comme ça, à la première pluie, de l’herbe nouvelle, bien tendre, poussera pour ses chèvres. C’est une mentalité de criminel », s’emporte Marco di Marco, un homme de 38 ans revenu dans sa région natale pour y développer une agriculture expérimentale.

Difficile d’en savoir plus sur ces bergers, sur lesquels régnerait une « omerta », car faisant partie « d’une famille élargie » locale. « Il y a peu de bergers, mais là où ils passent, le feu passe », assure Antonio Rena, président de la protection civile d’Alliste et Felline, le village voisin.

Les ravages de la monoculture

« Nous sommes tous responsables », tempère Nico Catalano, docteur en agronomie à Bari. Rien ne sert, selon lui, de chercher un bouc émissaire : il faut « co-construire des solutions », car la situation catastrophique des Pouilles est la conséquence directe de siècles de monoculture, devenue de plus en plus intensive.

Autrefois surnommée « grenier de l’Italie », la région des Pouilles était déjà le premier fournisseur d’huile d’olive de l’Empire romain. Au cours du XVIe siècle, la production s’intensifie et le Salento devient, à lui seul, le premier producteur d’huile lampante, exportant le combustible dans toute l’Europe à partir du port de Gallipoli. Témoins de cette période faste pour les propriétaires terriens producteurs d’huile, de belles bâtisses apparaissent parmi des oliviers désormais secs, dont les promeneurs curieux ne peuvent aujourd’hui que constater le délabrement.

« Cette monoculture historique, à laquelle est venue s’ajouter une grande utilisation de pesticides, d’antifongiques et d’engrais pétrochimiques, a complètement appauvri les sols de la région », tempête Nico Catalano, aussi consultant pour le service du développement agricole, rural et environnemental de la région.

« Quand la bactérie est arrivée dans le Salento, elle a trouvé une biodiversité déjà hautement affaiblie », Nico Catalano, agronome

« A force d’utiliser des produits toxiques, on a fait disparaître les oiseaux. Avant, dans chaque buisson, il y avait quatre ou cinq nids. Les renards, les lapins, eux aussi sont partis », ajoute Gino, reconverti à l’agriculture sans produit phytosanitaire. « Quand la bactérie est arrivée dans le Salento, elle a trouvé une biodiversité déjà hautement affaiblie », conclut Nico Catalano.

Et c’est bien du fait de cette monoculture, couplée à la diminution des prédateurs naturels de l’insecte véhiculant la bactérie tueuse, que celle-ci s’est si rapidement propagée : d’une superficie d’environ 8 000 hectares à la fin de l’été 2013, puis de 25 000 en 2015, la zone contaminée était estimée à plus de 715 000 hectares en 2018, soit 36 % des Pouilles. Au total, plus de 20 millions d’arbres sont morts, détruisant au passage le tissu économique de la région.

Une économie asséchée

Car l’inexorable progression de la bactérie a entraîné la perte d’environ 19 000 tonnes d’huile d’olive par an, soit un tiers la production régionale et environ 10 % la production nationale. Avec, en conséquence, près de 20 000 emplois agricoles supprimés depuis 2016, estime l’Union italienne des travailleurs de l’agroalimentaire (Uila).

« Auparavant, toute l’économie tournait autour de l’olive », rappelle Stefano Schito. Le technicien agricole travaillait pour les deux frères Marzano, propriétaires du pressoir du village de Racale, où les particuliers apportent leurs quintaux d’olives pour en extraire l’huile. Les frères possédaient également de très nombreux terrains et oliviers, dont certains millénaires. Malgré les nombreuses tentatives pour les sauver, tous sont morts, séchés.

Désormais, aux mois d’octobre et novembre, période traditionnelle de récolte des olives, leur pressoir ne tourne plus qu’au ralenti. « Heureusement, moi, j’ai pu trouver du travail auprès de mon père. Nous nous occupons d’entretenir les terrains, les jardins, etc., mais ici, c’est toute une économie qui est morte. » La région est depuis toujours une des plus pauvres d’Italie et le pouvoir d’achat par habitant y est deux fois faible que dans le nord du pays.

De son grand entrepôt au milieu des oliveraies, Cosimo Adamo, un juriste de 47 ans reconverti dans la production d’huile d’olive, loue le choix de son père d’avoir autrefois planté différentes espèces d’oliviers. Certaines ont mieux résisté à la maladie, lui permettant de maintenir un niveau minimum de production. Il a tout de même perdu 80 % de son activité de presse d’olives pour les particuliers, et a dû vendre une de ses deux lignes de production d’huile. Sur l’année, son personnel a diminué de 30 %, mais il regarde vers le futur. « Il faut arracher et planter des nouvelles espèces d’oliviers, plus résistantes. Il n’y a pas d’autre choix. »

Depuis peu, le remplacement des arbres par des espèces identifiées comme plus résistantes à la Xylella Fastidiosa est en effet autorisé, voire encouragé par des petites primes d’environ 65 euros par arbre arraché et remplacé. Cette politique n’a toutefois pas encore connu de franc succès, notamment à cause d’un manque étonnant de communication et d’organisation de la part de la région.

Puis, ce sont aussi les cœurs que cette perspective arrache : « Même moi, je ne me suis pas résolue à les couper, témoigne Liliana. Je continue à les entretenir. Je garde espoir, car parfois une branche verte réapparaît. »

L’attachement est grand pour ces arbres, parfois plantés depuis des générations à chaque naissance d’un nouveau membre de la famille. Fierté de la région, les petites olives qui y poussaient par grappes très denses, procuraient une huile singulière, internationalement reconnue pour sa saveur exceptionnelle, que le remplacement par d’autres espèces d’oliviers voue à la disparition.

« Le préjudice pour le patrimoine culturel et la société des Pouilles dépasse peut-être toute quantification », déploraient les auteurs d’une étude publiée dans Science en 2016.

« La nature se venge quand on la traite mal. On devait être ceux qui transmettent la terre aux jeunes, et on ne leur laisse qu’une nature détruite », regrette Gino.

« Ces oliviers séculaires, qui donnaient une huile si particulière, c’est ce qui fait notre identité dans le Salento, témoigne Stefano Schito. Mais si chacun, dans chaque village, plantait ne serait-ce qu’un arbre par an, ça serait déjà un pas vers la reconstruction. »

Et alors les oiseaux, peut-être, reviendraient eux aussi, tels un espoir à cette tragédie salentine, qui résonne comme une fable prémonitoire sur le destin de notre planète épuisée.





Source [ Alternatives économiques ]