Le 18 juillet 2019, AlloCiné s’est rendu sur le tournage de « Mourir peut attendre », 25ème opus de la saga James Bond (et dernier de Daniel Craig). L’occasion d’assister à la réalisation d’une cascade spectaculaire et sa préparation minutieuse.

Bons baisers d’Écosse ! Après avoir accueilli le final explosif et tragique de Skyfall, le pays retrouve James Bond pour les besoins d’une séquence de Mourir peut attendre. Qui ne portait pas encore ce titre le 18 juillet 2019, lorsque nous avons pu visiter le tournage qui se tenait alors du côté d’Inverness, dans le plus grand des secrets. Ou pas.

La ville étant petite, l’énorme machine que représente le tournage d’un tel blockbuster ne passe évidemment pas inaperçue, comme nous l’explique ce chauffeur de taxi. Lequel nous parle également de la météo locale et de ces journées très courtes en hiver et pouvant s’étendre jusqu’à 22h en été. Comme dans certains pays scandinaves, ce qui n’est peut-être pas un hasard.

Car le lendemain matin, nous sommes conduits au bord du célèbre Loch Ness où l’on nous souhaite la bienvenue… en Norvège. Vraiment ? « Nous sommes en Norvège, où Bond et Madeleine sont pris en chasse. Nous avons commencé à tourner en Norvège, et là il tente d’échapper aux méchants », précise Alexander Witt, réalisateur de la seconde équipe, qui rempile après avoir oeuvré sur Casino Royale, Skyfall et 007 Spectre.

« Vous êtes sur le domaine d’Ardverikie, sur les îles écossaises », ajoute le régisseur Liam Irving. « Pour cette scène, nous recherchions une route au bord de l’eau, avec des pins sylvestres. Il fallait que les voitures puissent rouler vite, mais également pouvoir accueillir une équipe de trois cents personnes. Ce lieu fonctionne donc sur le plan pratique et créatif. »

Un lieu sur lequel le réalisateur Cary Joji Fukunaga ne sera donc pas présent. Pas plus que Daniel CraigLéa Seydoux et l’interprète du méchant Rami Malek. Car la production nous laisse entre les mains de la seconde équipe, chargée de tourner des plans qui ne mettent pas directement en jeu les acteurs. Comme les scènes d’action et de cascade.

RIEN QUE POUR NOS YEUX

10h10« Vous êtes dans une zone de cascade », nous dit-on, justement, en guise de bienvenue, après nous avoir offert un filet pour le tête et un répulsif destinés à nous protéger contre les insectes du coin, signe que le danger sera partout. Et ce alors qu’un hélicoptère doté d’une caméra survole les lieux.

Il ne s’agit d’ailleurs pas là du seul appareil d’enregistrement, puisque nous en dénombrons pas loin d’une dizaine, plus ou moins cachés autour de nous. Si certains sont bien visibles, d’autres sont masqués par un arbre ou camouflés dans une boîte aux couleurs de la nature. Car l’idée est de couvrir le maximum d’angles et de ne rien rater de la prise.

« Nous en utilisons huit. Dont une sur un hélicoptère, un drone, une sur une voiture et d’autres dans le décor », précise Alexander Witt. « La demande de Cary pour cette cascade était simple : il faut qu’elle soit le plus exictante possible. Que les spectateurs bondissent sur leur siège en la voyant. »

« L’accident que nous tournons aujourd’hui est le premier de la séquence. Nous avons mis le second en boîte hier. L’une des deux voitures qui tente de dépasser Bond tombe dans le fossé. Et, avec un peu de chance, nous aurons droit à ving-cinq tonneaux, et elle terminera dans l’eau. »

Mais ça n’est pas encore l’heure des tonneaux, car les véhicules se contentent pour le moment d’accélerer sur une ligne droite. Puis de repartir à leur point de départ en marche arrière. L’occasion pour nous de constater que les voitures gris foncé, celles des assaillants, ont des vitres teintées (bien pratiques pour cacher les cascadeurs). Mais pas celle, beige, de Bond et Madeleine.

En tournant dans la nature, vous avez moins peur de détruire quelque chose qui aurait 2 000 ans

10h20 – Une ambulance arrive, par le chemin bosselé que nous avons emprunté peu de temps auparavant, alors que l’équipe s’affaire sur le bas-côté, en remettant un peu de verdure et un petit sapin. Lequel risque sans aucun doute de voler avec la voiture accidentée, dont la sortie de piste semble se préciser lorsque les caméras se tournent vers un tronçon de route déjà tracé.

« Cela reste plus facile que de tourner dans une grande ville, car vous n’avez pas autant de restrictions et d’ordres de ne pas toucher à telle ou telle chose », tempère Alexander Witt, qui avait participé à la poursuite nocture dans les rues de Rome, ou l’impressionnante ouverture à Mexico dans 007 Spectre. « Ici vous avez moins peur de détruire quelque chose qui aurait 2 000 ans. »

10h37 – Serait-ce enfin l’heure du tournage ? Alors que l’on nous déplace hors du champ des caméras, le drone jusqu’ici sagement posé dans un coin décolle pour aller se positionner au bout de la route. Et le vrombissement des moteurs de voitures fait naître un frisson d’excitation chez les journalistes présents ce jour-là. Mais il ne s’agira « que » d’une répétition des mouvements à réaliser.

Comme annoncé plus tôt, l’une des voitures grises tente de doubler la beige. Et elle s’arrête aussitôt. Car le but de cette session était de régler les prises de vues qui seront réalisées par… la bête. La célèbre « Big Black Beast », nous dit-on en désigant cet imposant véhicule noir sur lequel une caméra sur grue est fixée. Laquelle a aussi un petit nom qui en jette : le Russian Arm.

Premier bras mobile motorisé équipé d’une caméra embarquée sur véhicule, le Russian Arm vient des États-Unis, comme son nom ne l’indique pas vraiment. Et Skyfall est le premier film à l’avoir utilisé sur un tournage en Europe. Ce qui ne manque pas d’ironie lorsque l’on connaît le passif de James Bond avec les Russes, dans les opus de la saga se déroulant pendant la Guerre Froide.


Capture d’écran
La « Big Black Beast » et le « Russian Arm » en action sur le tournage de « Mourir peut attendre »

11h47 – Le petit sapin du bord de la route est toujours intact, et pas de chute à se mettre sous la dent. Pas plus que de soleil. Mais la voiture de Bond et Madeleine fait son retour, avec des caméras en guise de passagers à l’arrière, pour mieux capter les collisions latérales. Et ce n’est pas la seule coquetterie dont le véhicule peut bénéficier.

« Nous avons ce qu’on appelle ‘le pod car' », explique le superviseur des véhicules d’action Neil Layton, de retour à ce poste après 007 Spectre. « Un système que nous avons développé nous-mêmes et qui nous permet de contrôler une voiture de l’extérieur, en étant assis sur le toit. Il est plus souvent utilisé par l’équipe principale, pour que les acteurs puissent être à l’intérieur pendant qu’un cascadeur conduit depuis l’extérieur. » Un appareil que nous ne verrons hélas pas à l’oeuvre.

12h10 – Ce qui devait arriver arrive. La météo nous rappelle que nous sommes en Écosse et pas en Norvège, avec une averse qui pousse la majorité de l’équipe et des journalistes à se réfugier sous une grande tente, en compagnie de la doublure de Léa Seydoux. Qui lui ressemble légèrement de loin. Et doit elle aussi patienter pour que la prise puisse être tournée.

Bien qu’à l’étroit et alors que le bruit des gouttes de pluie tape sur la toile de la tente, nous essayons de jeter un œil sur la feuille de service, ou le clap qui apparaît sur le moniteur, pour voir si le titre, alors pas encore officiellement annoncé, y est inscrit. Mais non. Nous sommes sur le tournage de Bond 25 (ou « B25 », pour être précis), en ce jour de réalisation d’une scène relativement courte.

« La séquence [de poursuite] devrait durer trois minutes ou moins », nous dit Alexander Witt. « Et cette partie dure dans les trente secondes. Nous allons ensuite vers un autre lieu pour terminer dans la forêt, où Bond se débarrasse des motos qui le poursuivent. »

L’une des choses que j’aime, avec les James Bond, c’est que nous essayons de tout faire pour de vrai

Trente secondes à l’écran, qui ont toutefois nécessité une longue préparation : « Le département des cascades a fait de nombreuses répétitions avant notre arrivée sur les lieux. Puis nous faisons des essais avec les caméras et les voitures, sur le terrain. Pour cette scène, nous l’avons fait il y a quelques jours. Mais les cascadeurs sont arrivés plusieurs semaines auparavant pour tout préparer, étudier la route, prendre en compte les passages dans l’eau. »

« Le problème avec ces véhicules aujourd’hui, c’est que vous avez le contrôle de stabilité et des systèmes très avancés », ajoute Neil Layton de son côté. « Et nous devons désactiver tout cela. Le technologie devient de plus en plus avancée pour la conduite automatique, donc nous devons essayer de parler à la voiture dans sa langue. Mais si vous supprimez l’un de ses systèmes, cela vous complique la tâche car cela en désactive d’autres. »

« Ce n’est plus la préparation d’autrefois, où il suffisait d’ajouter un harnais et une cage de retournement. Il faut maintenant des logiciels et calibrations d’engins pour parvenir à ce que l’équipe de cascadeurs veut. » Et quand ça n’est pas la technologie, c’est la météo qui s’en mêle.

12h59 – L’hélicoptère revient, ce qui est bon signe. On nous explique, à cette occasion, que le véhicule servivra autant à filmer la poursuite depuis le ciel qu’il pourra représenter le point de vue du méchant Safin, qui suit Bond et Madeleine depuis les airs.


Universal Pictures
Dans les airs, sur terre, dans l’eau : une poursuite élémentaire

13h01 – Le drone est sorti, et il décolle pour une nouvelle répétition qui nous rapproche du tournage.

13h03 – La pluie est elle aussi de retour, et retarde les prises de vues puisqu’elle force le drone à se poser et l’hélicoptère à s’éloigner.

13h32 – La situation s’améliore et l’accident paraît de plus en plus proche. Une nouvelle répétition se met d’ailleurs en place alors que l’hélicoptère a fait son retour au-dessus de nous.

13h37 – Il y a des signes positifs qui ne trompent pas. Comme cet homme qui se tient prêt, avec un extincteur. Ou le mélange d’excitation et de tension qui gagne le reste de l’équipe présente sur place. Chacun se dirige à son poste, les moteurs commencent à vrombir, le drone est en vol : la cascade peut avoir lieu.

SORTIE DE ROUTE

13h39 – Action ! Le moment tant attendu et minutieusement préparé est enfin là ! Comme prévu, la « Big Black Beast » ouvre la voie et trois voitures la suivent à pleine vitesse. L’une des deux grises tente de doubler la beige, celle des héros, qui donne un petit coup de volant pour se défaire de son assaillant, qui bascule sur le bord de la route.

Mais les vingt-cinq tonneaux espérés par Alexander Witt ne sont pas au rendez-vous. Loin de là. Car le véhicule ne s’est même pas retourné et n’a « que » soulevé de la terre. Pas assez spectaculaire pour l’équipe, la cascade n’en demeure pas moins impressionnante, et voir l’homme à l’extincteur se précipiter vers la voiture dans les secondes qui suivent sa chute ne fait que renforcer cette impression.

Il faut donc tout recommencer, ce qui prend du temps. Alors que l’hélicoptère repart et que le drone se pose, il convient d’abord de redresser la voiture accidentée, dont une partie du pare-chocs a été arrachée à l’avant. Dans la mesure où les réparations vont prendre du temps, tout porte à croire que l’une de ses remplaçantes prendra le relais sur la prise suivante.

« Nous avons, en tout, quarante-quatre voitures pour cette scène », nous avait en effet expliqué Neil Layton. « Dont treize versions du Land Cruiser de Toyota [la voiture de Bond], que nous avons modifié de plusieurs façons. Il y a également des voitures de tests. Donc cinq Land Rover de Jaguar que nous avons utilisés pour les cascades, afin de déterminer les vitesses d’approche et le timing, pour ensuite nous lancer dans la cascade proprement dite. »

« [Pour ce type de cascade], nous prenons une voiture et la dotons d’une cage de retournement complète, qui peut parfois consister en un renforcement d’un côté du véhicule, s’il doit subir un choc lourd. Comme pour la cascade réalisée hier, où nous avons heurté le décor à plus de 70km/h. »


Capture d’écran
Les coulisses de la cascade à laquelle nous avons assisté

13h57 – Mourir peut attendre… et la prise suivante aussi. Alors qu’un tractopelle est arrivé sur les lieux pour meubler la terre et donner l’impression qu’il n’y encore jamais eu d’accident, Daniel Craig sort de sa voiture et passe près de nous. Ou plutôt sa doublure, avec des points noirs sur le visage afin de pouvoir y incruster des blessures, ou tout simplement greffer celui de la star à la place du sien en post-production.

16h – La menace planait de plus en plus lourdement pendant la pause déjeuner, et la tendance météorologique se confirme en début d’après-midi, lorsque la pluie s’invite de façon bien plus insistante, retardant un peu plus le tournage à chaque averse. Mais la moindre embellie est mise à profit, et l’espoir revient lorsqu’une nouvelle répétition se met en place.

16h05 – Y a-t-il plus réjouissant, pour l’équipe du film et les gens présents sur place, qu’un bruit signalant l’arrivée d’un hélicoptère ? Donc la possibilité que la scène puisse se tourner ? Après avoir fait des allers et retours sous la tente pour s’abriter dès que la pluie faisait son retour, l’optimisme est de mise lorsque le véhicule fait son retour.

16h08 – Petite retouche maquillage pour le tronçon de route sur laquelle la scène est tournée. Des techniciens passent un coup de balai pour faire disparaître les traces des voitures, dûes aux répétitions.

NO TIME TO DRIVE ?

16h10 – C’était trop beau. La pluie fait son retour et l’hélicoptère repart de nouveau. Il ne reviendra pas. Confrontée aux intempéries, l’équipe se voit contrainte de jeter l’éponge et reporter la cascade au lendemain, alors que le jour commence à tomber. « Alexander doit être en train de pleurer », nous dit, en plaisantant, l’un des membres dans la voiture qui nous ramène.

Mais n’est-ce pas le prix à payer pour le bien d’une saga qui tente de limiter au maximum l’usage des effets numériques ? « L’une des choses que j’aime, avec les James Bond, c’est que nous essayons de tout faire pour de vrai », nous disait justement Alexander Witt peu de temps auparavant. « Les cascades sont vraiment faites, au lieu d’utiliser des trucages numériques, qui nous servent pour effacer une caméra que l’on verrait à l’image. »

« Les effets spéciaux facilitent la tâche de ceux qui font voler des voitures au-dessus des caméras. Mais le public devient très sophistiqué avec les ordinateurs, et sait ce qui peut être fait avec. Ces trucages sont parfois tellement bons que les gens ne voient pas la différence, mais il y en a une pour nous, et cela joue dans notre envie de vraiment faire les choses. » 

Pour l’assaillant de James Bond aussi, mourir peut attendre. Et si nous ne le savions pas encore à l’époque, lorsque la sortie était encore fixée au mois d’avril 2020, ce report est finalement un symbole de ceux auxquels l’opus signé Cary Joji Fukunaga a dû faire face à cause de la pandémie.

Le 6 octobre 2021, le résultat sera enfin dans nos salles. Avec cette cascade enfin terminée, même sans compter vingt-cinq tonneaux, et dont on aperçoit des images à partir de 0’30 dans cette vidéo.



Source [ Allociné ]