Mourir peut attendre, l’ultime film avec Daniel Craig en agent 007, sort ce mercredi 6 octobre. L’occasion de dresser le bilan de l’ère Craig.

Si James Bond a changé la vie de Daniel Craig, Daniel Craig a changé à jamais James Bond. Premier agent 007 blond, Daniel Craig a réussi à faire oublier ses prédécesseurs avec une relecture plus humaine et plus violente du mythe créé par Ian Fleming dans les années cinquante.

Vivement critiqué à ses débuts, Daniel Craig est désormais plébiscité par les fans et il est considéré comme l’un des meilleurs, si ce n’est le meilleur, interprètes de James Bond de la franchise. A l’occasion de la sortie ce mercredi 6 octobre de Mourir peut attendre, son ultime film dans la peau de l’agent 007, retour sur les apports de l’acteur à cette franchise immortelle mais toujours à deux doigts d’être obsolète.

La réponse de James Bond à Jason Bourne

Sans La Mémoire dans la peau (2002), Casino Royale (2006) n’aurait sans doute jamais vu le jour. Le premier film de l’ère Daniel Craig, qui se démarque par sa violence graphique et son rythme saccadé, peut être interprété comme la réponse de Barbara Broccoli et Michael G. Wilson, les producteurs de la saga, au thriller nerveux de Doug Liman sorti le 25 septembre 2002, soit deux mois avant Meurs un autre jour, avec Pierce Brosnan.

Matt Damon brille en agent amnésique poursuivi par une CIA paranoïaque dans ce premier thriller hollywoodien à parler du monde post 11-Septembre. Sorti le 20 novembre 2002, Meurs un autre jour paraît au contraire complètement démodé avec son intrigue réchauffée de la guerre froide et son méchant, un colonel nord-coréen qui pour se venger de Bond change d’identité grâce à la chirurgie esthétique.

Inspiré d’un récit de Ian Fleming, Casino Royale offre plus qu’un retour aux sources, une véritable relecture du mythe selon les codes du cinéma d’action contemporain. Martin Campbell, déjà aux commandes de la renaissance de Bond dans les années 1990 avec Goldeneye, s’est inspiré dans Casino Royale de la mise en scène saccadée de Paul Greengrass dans La Mort dans la peau (2004).

La séquence inaugurale du film, en noir et blanc, avec son image sale et délavée, a marqué les esprits. Bond y apparaît sans pitié, tel qu’on ne l’avait jamais vu, en train de fracasser des crânes contre des lavabos. Alors ringardisé par la capoeira de Jason Bourne, James Bond est contraint d’adopter une nouvelle manière de se battre, plus physique. Casino Royale le voit notamment faire du parkour, dans une scène époustouflante.

Dans le sillon de La Mémoire dans la peau, la CIA (incarnée par Felix Leiter) fait aussi son grand retour dans Casino Royale. Ce n’est ainsi pas une coïncidence si Félix Leiter est avec M (Judi Dench) l’unique personnage de la franchise à y faire une apparition: avec ce film, Broccoli et Wilson ont tenté de faire table-rase des clichés de la franchise pour rendre James Bond plus crédible dans un monde désormais moins bipolaire, marqué par une décentralisation des conflits et une menace terroriste imprévisible.

Comme l’a depuis montré une série comme Le Bureau des légendes, on ne pratique plus l’espionnage au XXIe siècle comme pendant la guerre froide. L’espion britannique revu et corrigé par Daniel Craig s’est ainsi délesté de ses traditionnels gadgets pour se concentrer sur ses atouts principaux: des yeux bleus d’une grande intensité et une capacité à délivrer chaque réplique avec douceur et malice. Si le Bond de Craig a effectivement l’air d’un tueur, il n’est étonnamment jamais menaçant et apparaît toujours à l’écran comme un individu de chair et d’os.

La synthèse de ses prédécesseurs

Daniel Craig est la synthèse de ses prédécesseurs: cool comme Sean Connery, il a l’émotion de George Lazenby, la suavité de Roger Moore, la dureté de Timothy Dalton et les charmes de Pierce Brosnan. Daniel Craig est aussi très proche du James Bond écrit par Ian Fleming. Même dans un des volets les plus décriés de la saga, Quantum of Solace, Craig possède la cruauté du personnage d’origine.

« À mon sens c’est peut-être la bonne synthèse entre Sean Connery et Timothy Dalton », résume sur RTL Guillaume Evin, auteur de L’Encyclopédie 007. « Au premier, il emprunte l’aspect félin, tueur racé, cynique avec un magnétisme incroyable. Au second, il reprend cet aspect sensible, vulnérable, un peu tourmenté, plus humain et finalement c’est aussi ce qui plaît. »

Ses prédécesseurs ne se sont pas trompés en le sacrant meilleur interprète de James Bond de la saga. Roger Moore avait estimé en 2012 dans Time Magazine qu’il était « l’incarnation par excellence » du personnage et qu’il avait « rallongé de cinquante ans l’espérance de vie de Bond » grâce à Skyfall! « J’ai trouvé Casino Royale exceptionnel », avait-il ajouté. » « J’ai trouvé les scènes d’action extraordinaires – il a fait plus dans les trente premières secondes du film que moi en quatorze ans de Bond! Pour moi, il ressemble à un tueur. Il a l’air de savoir ce qu’il fait tandis que j’ai l’air d’un homme qui va tricher au backgammon. »

Après avoir découvert les films de son successeur, Pierce Brosnan avait estimé de son côté qu’il n’était « pas à la hauteur ». Selon l’humoriste Joe Rogan, Craig est le meilleur Bond « de loin » et pour une raison très simple: « La seule chose qui empêche les gens de penser cela est la nostalgie. Si vous y réfléchissez de manière objective et que vous vous demandez lequel de ces connards peut vraiment tuer des gens, c’est Daniel Craig. Ce n’est pas manquer de respect à Roger Moore ou à Tim Dalton. Le meilleur est Sean Connery si vous êtes une petite peste, ou Daniel Craig si vous êtes vraiment honnête. »

Le James Bond le plus humain

Inspirés par les Batman de Christopher Nolan, les films de l’ère Daniel Craig se démarquent par ailleurs du reste de la série en développant sur cinq films un arc narratif pour explorer les traumatismes et le passé du personnage. Skyfall révèle la mort des parents dans un attentat, Spectre dévoile un lien inattendue entre Bond et Blofeld. Comme dans l’univers cinématographique Marvel, chaque personnage est lié et le récit est truffé de clins d’œil à la licence.

Sous l’impulsion de Daniel Craig, James Bond s’est humanisé et avec le temps, ses aventures sont devenues de véritables mélodrames. Ses missions et les méchants qu’il affronte occupent désormais moins de place dans l’histoire que sa famille choisie (M, Moneypenny, Q, Madeleine) et le personnage reste dans Mourir peut attendre toujours traumatisé par la mort quinze ans plus tôt, de sa compagne Vesper Lynd (Eva Green). L’une des grandes réussites de l’ère Craig aura aussi été l’alchimie entre 007 et M (Judy Dench).

Acteur plus subtil qu’on ne le croit, Daniel Craig a campé un Bond proche du burn-out et du refus d’obtempérer, comme beaucoup de héros de séries du début des années 2000. On retrouve dans son Bond un peu du mafieux dépressif Tony Soprano. Skyfall montre un James Bond complètement alcoolique, en train de rater son évaluation physique et psychologique, au bord de la retraite. Il est sur ce point fidèle au personnage de Fleming – et le Bond de Craig est celui qui a le plus consommé de boissons à l’écran (81 verres en quatre films, soit 26 dans Casino Royale et 25 dans Spectre).

Dans Mourir peut attendre, Cary Joji Fukunaga s’intéresse tout particulièrement à cette humanité et filme le plus souvent le personnage dans l’ombre ou le visage caché par des lunettes, comme s’il voulait disparaître.

Hormis Barbara Broccoli et Michael G. Wilson, personne n’a cru à cette version humanisée de James Bond. Même Sam Mendes pensait que ce serait une « très mauvaise idée », avait-il confié à la BBC en 2015.

« Je pensais que Bond était devenu l’opposé de ce qu’est Daniel – désinvolte, un comique affable et courtois, une sorte de parodie en quelque sorte – et je pensais que ça ne collerait pas avec la passion et l’honnêteté de Daniel en tant qu’acteur. »

Un corps qui souffre

La renaissance de James Bond est passée par l’image d’un espion au corps bodybuildé, comme un miroir inversé de son âme tourmentée. Entraîné pendant quinze ans par l’ancien marine Simon Waterson, Daniel Craig s’est appliqué à détourner l’image traditionnelle de James Bond pour en faire une véritable machine à tuer – le Bond de Spectre fait par moment penser au Schwarzenegger de Commando.

Magnifié dans une scène de Casino Royale en hommage à Ursula Andress dans Dr. No, le corps musculeux de James Bond est devenu une partie intégrante du développement d’un personnage qui se montre de plus en plus vulnérable. Le Bond de Craig déguste un maximum (à l’écran comme sur le plateau). Il saigne beaucoup plus que ses prédécesseurs et il est régulièrement torturé. Dans Casino Royale, le Chiffre lui « gratte les couilles », à grands coups de corde à nœuds. Dans Skyfall, c’est MoneyPenny qui l’abat par accident. Dans Spectre, Blofeld lui perce le crâne. Du jamais vu dans une saga qui ressemblait auparavant plus à un aimable catalogue du Club Med.

Le Bond de Craig s’en sort rarement seul et s’appuie plus que ses prédécesseurs sur une aide extérieure, bien qu’il se révèle souvent incapable de sauver ses proches: Vesper Lynd (Eva Green) meurt dans Casino Royale, Strawberry Fields (Gemma Arterton) dans Quantum of Solace et Séverine (Bérénice Marlohe) et M dans Skyfall. Une douleur que Bond n’avait vécue que dans Au service secret de sa majesté (1969) et Permis de tuer (1989).

« Les films de Daniel Craig sont hantés par l’idée de James Bond ressuscitant des morts. Son corps est devenu l’archive vivante de son traumatisme », a expliqué à CNN la spécialiste de la saga Lisa Funnell. « James Bond joue toujours du côté de la mort – c’est le scénario qui veut ça – et c’est pour cette raison que Daniel Craig affiche une expression devenue une espèce de masque mortuaire », souligne également dans Le Figaro Frédéric Albert Lévy, auteur de Bond, l’espion qu’on aimait.

Le roi du box-office

Avec Daniel Craig, James Bond est redevenu cool, auprès d’un public lassé par ses aventures. A partir de Skyfall, la franchise a cessé de s’inspirer de La Mémoire de la peau pour puiser dans les Mission Impossible de Tom Cruise. Sous l’impulsion de Sam Mendes, la saga a retrouvé l’esprit des premiers films avec Sean Connery en réactivant une partie de la mythologie bondienne (gadgets, Aston Martin militarisées, retour de personnages récurrents comme Q et Moneypenny). Un retour au classicisme qui a néanmoins vu la série renouer avec ses travers machistes.

Daniel Craig s’est aussi imposé dans le rôle en réalisant les séquences d’action les plus mémorables de la saga: la course-poursuite à Madagascar dans Casino Royale, l’ouverture de Quantum of Solace à Sienne en Italie, l’attaque du train dans Skyfall, le plan séquence à Mexico dans Spectre.

Cette nouvelle formule a été aussitôt plébiscitée par le public. Daniel Craig est l’acteur de la franchise le plus lucratif, avec une recette de 3,6 milliards de dollars au box-office. Skyfall et Spectre ont tous les deux été nommés aux Oscars dans la catégorie meilleure chanson originale. En 2012, Daniel Craig a inauguré les JO de Londres en compagnie de la reine Elizabeth II. « Craig a ravivé l’intérêt du grand public pour la franchise en étant le meilleur acteur de la série, a résumé dans les colonnes du Observer Mark O’Connell, l’auteur de Catching Bullets: Memoirs of a Bond Fan.

Daniel Craig a aussi impulsé une nouvelle dynamique en attirant dans son escarcelle des réalisateurs prestigieux. Le cinéaste oscarisé Sam Mendes (American Beauty) a signé deux films, tandis que Cary Joji Fukunaga, récompensé aux Emmy Awards pour True Detective, est aux commandes de Mourir peut attendre. Denis Villeneuve et Kathryn Bigelow ont été en lice et Danny Boyle (oscarisé pour Slumdog Millionaire) a été embauché avant de quitter brutalement le projet en 2019. Longtemps entre les mains de faiseurs de films d’action, la saga James Bond est devenue un objet culturel prestigieux. Et Daniel Craig son icône presque indétrônable.



Source [ BFMTV ]